Il fut un temps où l’on se retrouvait au bistrot, à la messe ou sur l’herbe d’un pique-nique pour deviser gaiement, pour simplement partager de jolis moments. Aujourd’hui, nos pseudo-élites intellectuelles en mal de convivialité ont remplacé le pain bénit par… le buffet dînatoire. Autel moderne où l’on sacrifie la spontanéité sur l’autocuiseur de l’abondance calibrée.
Il y a peu, à l’occasion d’un pince-fesse peu enthousiasmant, je me suis retrouvé face à cet ogre institutionnel, le fameux buffet, pierre angulaire de nos belles sociétés intellectuelles. Reflet microcosmique, parfois pâle miroir de notre si merveilleuse civilisation de consommation dégoulinante d’injonctions sanitaires (« cinq fruits et légumes par jour »), cette fois l’image m’est revenue en pleine poire… Enfin pas exactement ce fruit-là. Parce que là, amies lectrices et amis lecteurs, je me suis retrouvé face à un tableau digne d’une réclame pour congélateur dernier cri : des framboises bodybuildées, des mûres XXL plus proches de la balle de ping-pong des frères Lebrun que du fruit de la belliqueuse ronce. Franchement, on aurait dit que Monsanto s’était mis au design floral pour défilé haute couture.
Pris au piège de la curiosité XXL, je croque. Et je mords dans… le néant. Pas un arôme, pas une acidité, juste du rien en bouche. Le vide aromatique version « zéro calorie, zéro sucre, zéro sel, zéro gras, zéro goût, zéro monde paysan ». Même l’eau en poudre devait se sentir offensée d’avoir servi d’arrosage à ces horreurs.
À cet instant précis, j’ai pensé à mes propres framboisiers de jardin. Petits, moches, grignotés par des hordes de limaçons vindicatifs, fatigués par des maladies phyto-truc-machin, mais capables d’envoyer sur la langue une déflagration qui vous cloue l’aorte. Alors oui, mes fruits seraient ridicules dans un buffet mondain. Mais je me demande sérieusement ce que les gamins du futur penseront, le jour où on leur servira un vrai fruit : peut-être crieront-ils à l’arnaque, habitués à ces ersatz sans âme.
« Encore un problème de riches », me direz-vous, car « au moins tu avais des framboises à te mettre sous la dent ». Certes. Mais le parallèle est trop tentant. Au royaume des Grosses Musiques Assourdissantes (GMA), on nous ressert souvent des buffets bien garnis, clinquants, calibrés, mais parfois sans saveur. Heureusement, Suotana débarque avec Ounas II pour nous rappeler que certains savent encore cuisiner du vrai, pour le meilleur des bons goûts.
Le sextet finlandais, aux fourneaux depuis une petite décennie, ne se contente pas de gonfler artificiellement ses riffs aux hormones, il taille dans le vif, malaxe ses mélodies avec de la rage pure et de la glace boréale. Dès The FloodIn Memoriam, nous nous retrouvons plongés dans les profondeurs comme dans une marinade sombre et glacée. Puis Foreverland vient claquer comme une volée de bois sec, riffs effrénés, rugissements bestiaux, et derrière, le clavier qui joue les chefs pâtissiers, nappant de sucre symphonique une recette déjà relevée. Sublime moment enlevé.
Winter Visions mord plus fort, tranchant comme une lame givrée, là où Twilight Stream ouvre des volutes presque théâtrales, donnant l’impression d’être aspiré dans un opéra sur banquise. The Crowned King of Ancient Forest ralentit le tempo, verse une larme de mélancolie, puis ressert une louche d’épique, comme si même les sapins millénaires finissaient par pogoter. Et quand arrive 1473 Ounas, longue fresque aux allures de banquet sonore, on se prend en pleine face l’invité surprise, Zoe Marie Federoff (Cradle of Filth), qui apporte la douceur d’un dessert raffiné avant qu’on ne replonge tête baissée dans la tornade.
En guise de digestif, Suotana ose un clin d’œil, ou un acte de dévotion, allez savoir, une reprise de Hatebreeder. Un hommage à leurs compatriotes disparus de Children of Bodom, servi brûlant, croustillant, respectueux et jamais tiède, mais surtout digne d’une chronique reprise de son. Bref, là où tant d’autres buffets musicaux ressemblent à des framboises transgéniques, Suotana nous couvre du fruit sauvage cueilli au couteau, jus encore sur les doigts. En à peine deux albums, ces jeunes musiciens attachants livrent un beau buffet, vrai et frais. Alors oui évidemment quelques points pourront encore être améliorés, la pochette, la qualité de la production... mais c’est déjà si bon, sauf peut-être la piste Twilight Stream, pour laquelle j’ai moins appétence.
Ainsi s’achève ce double festin, celui des framboises sous vide et celui de nos Finlandais déchaînés. Et puisque vous aimez les cliffhangers culinaires, je vous promets rapidement une prochaine chronique qui s’ouvrira sur les légendaires gambas. Pas n’importe lesquelles : ces monstres uniformes, clonés à la chaîne, qui trônent sur les plateaux comme des soldats en armure rose, tristes soldats roses de Mister M. Rien de tel pour faire basculer nos convives intellectuels affamés, et pas comme de pauvres gens peuvent vraiment l’être, dans une bataille rangée de coudes et de fausses politesses. Chacun son assiette, chacun sa pince, et le Dieu de notre consommation retrouvera les siens.
Un bon repas doit-il toujours être gratuit ? Voilà encore un problème de riches, qui ne payent même plus leurs subsides pour se nourrir… Mais patience : on décortiquera bientôt ces crustacés de laboratoire, miroir parfait d’une société qui raffole du copier-coller, jusque dans son assiette.
Tracklist de Ounas II :
01. The Flood In Memoriam 02. Foreverland 03. Winter Visions 04. Twilight Stream 05. The Crowned King Of Ancient Forest 06. 1473 Ounas, Feat Zoe Marie Federoff-umerda 07. Hatebreeder