Parce que visiblement, la Suède n’a jamais vraiment su faire briller Soen à la hauteur de son potentiel. Alors, comme pour le pétrole, les données personnelles ou les glaciers en sursis, des Majors finiront bien par s’en charger. De celles qui vont sauver le monde, parce que celui-ci est dangereux, et que l’on a un besoin viscéral de sécurité. A coups de grandeurs d’âmes, évidemment, ce monde ne sera sûr que si l’on s’emploie uniquement par altruisme, pardi. Reliance n’est pas qu’un album, c’est une opportunité d’affaires prête à l’export : du progressif scandinave premium, calibré en version haut de gamme, prêt à être exporté, déjà standardisé, et destiné à finir en édition limitée chez Walmart, coincé entre Nickelback et une compilation de Noël sponsorisée par Pfizer.
Et pourtant, Soen reste ce paradoxe fascinant. Six albums au compteur, une fan base fidèle, majoritairement conquise et souvent très expressive, mais une reconnaissance publique qui demeure aussi discrète qu’un rapport du GIEC sous l’ère Trump. Depuis Cognitive (2012), le groupe trace sa route sans grands coups de volant, comme un skieur de fond nordique obstiné à pousser sur ses cannes. À leurs débuts, les ombres de Tool et d’Opethplanaient lourdement, portées par l’héritage de Martin Lopez. Mais album après album, Soen a affiné son propre langage, trouvant un équilibre solide entre grooves massifs et mélodies foisonnantes.
Avec Reliance, septième chapitre d’une discographie remarquablement pertinente, la formule est désormais parfaitement maitrisée. Assumée également, pas de retour en arrière, pas de révolution non plus. Avec Lotus (2019), le groupe a trouvé sa mécanique, et comme chez McDonald’s, la recette reste identique, avec simplement 10 % de mélancolie supplémentaire dans le burger. Le bas du spectre est plus dense, les riffs plus tranchants, la production plus charnue, le son plus clinquant, que sur Memorial. Pourtant, Reliance est là, froid, précis, et implacable, tout comme la diplomatie du gendarme de la planète, avec un supplément d’élégance et de hauteur de vue que celle-ci a abandonné pour ces temps tordus. Voici ce qui attend les auditeurs (et les futurs actionnaires) :
Primal ouvre le bal avec un groove massif et une montée émotionnelle soigneusement dosée. Officiellement, il s’agit d’un combat existentiel entre l’esprit humain et le monde moderne. Traduction US-friendly : le moment précis où tu réalises que ton pays devient une franchise, mais que tu n’as même plus les moyens de t’offrir le merch. Mercenary s’impose comme l’hymne parfait pour les contractors de Blackwater, ou pour ceux qui vendraient leur âme, leur pressing vinyle (Pas concerné notre Vince de nos estimées APdM) et leur intégrité contre un deal Spotify avantageux.
Draconian, d’une inertie toute diplomatique, pourrait servir de bande-son à la prochaine crise des subprimes. Yes, we can… nous arrachait une larmette... Indifferent et Vellichor ralentissent le tempo pour accompagner la nostalgie de ce qui n’existe plus, comme la neutralité du net ou l’idée naïve que la culture puisse encore échapper au copyright.
Musicalement, Reliance impressionne par sa capacité à rendre les rifs musclés accessibles. Les titres oscillent sagement entre trois et cinq minutes, durée idéale pour un spot publicitaire entre deux pauses sur Fox News. Les contrastes entre passages calmes et explosions contrôlées sont devenus prévisibles, certes, mais les hooks sont si efficaces qu’on pardonne. Discordia attire avec une mélodie sombre avant de basculer dans des grooves presque djent, tandis qu’Indifferent prouve qu’un simple piano peut encore clouer l’auditeur sur place.
Au centre de cette machine bien huilée, Joel Ekelöf. Une voix capable de faire pleurer un lobbyiste des terres rares, tout en respectant la grille tarifaire. aérienne, rauque, profondément expressive, elle sert de pont naturel entre les rives du rock et du Metal. Une tessiture taillée pour le crossover, sans jamais sombrer dans le cliché radio. Drifter et Draconian en sont les exemples les plus chantants, avec leurs crescendos vocaux aussi élégants qu’implacables. Ben oui le gars est élégant, possédant une classe indécente pour les gros bras tatoués, mais qui fait frissonner nos dames.
Derrière lui, Martin Lopez continue de jouer avec une précision qui ferait pâlir un opérateur de drones. Un coup de caisse claire, une frappe claquante. Les guitares de Cody Ford et Lars Åhlund déroulent des solis parfaitement huilés, rouages idéaux d’un soft power musical qui murmure à l’oreille de l’auditeur : you will assimilate.
Reliance transpire du Soen pur jus Rock. Un album solide, puissant, mélancolique, qui colle parfaitement aux âmes des contrées du Nord. Il ne réinvente rien, mais confirme tout. Si cet album ne propulse pas enfin le groupe au sommet des charts, c’est peut-être que le monde a définitivement choisi d’ignorer ses belles envolées. Et nous lui trouverons toutes les excuses modernes, lâcheté, peur, obscurantisme, déculturation et j’en passe.... ainsi sera-t-il !
Les gendarmes du monde vont changer de stratégie. Trop voyant, le porte-avions. Trop lent, le soldat. Non, non tout ça c’est proscrit, aujourd’hui, on sécurise autrement, les données, les ressources, les imaginaires. Maintenant, on sauve ! Le Groenland fait de l’œil, la Scandinavie aussi, pardi on déboule pour les sauver ! Et puisqu’ABBA leur avait échappé à la belle époque de la POP joyeuse, pas question de laisser filer d’autres mannes culturelles. Soen pourrait être ainsi sauvé de l’oubli, se retrouver dans le viseur de la pression grandissante. Quelques solutions sont d’ores et déjà sur la table des négociations, devenir la bande originale officielle des publicités pour antidépresseurs de Pfizer, à moins qu’une belle et grande Major américaine, avec quelques millions bien placés et une trajectoire soigneusement congelée sous assistance stratégique, n’emporte le magot. Après tout, on ne laisse pas longtemps une ressource nordique sans protection. “Ask law enforcement whether Soen is compliant.”
Arvi, et que la cold wave vous accompagne en ces froides périodes.