Depuis une décennie, surgis des brumes de Porto, les mystérieux Gaerea avancent masqués. Les visages dissimulés, les identités brouillées, comme pour mieux rappeler que seule la musique importe, qu’elle seule mérite éclairage. Depuis leurs débuts, ils jouent à cache-cache avec les codes, refusant d’entrer dans les cases cloisonnées du Metal extrême. Leur trajectoire ressemble à une lame filant dans la nuit : tranchante, insaisissable, jamais soumise aux attentes.
Avec Loss, qui verra le jour le 20 mars 2026, le groupe portugais, dont tout ou partie a rejoint le nord de l’Europe, ne signe pas une simple suite discographique. Il orchestre une métamorphose. Là où le black Metal post-moderniste constituait jusqu’ici leur terreau fertile, Gaerea greffe désormais sur sa musique des éléments inattendus : mélodies envoûtantes, respirations progressives, chœurs grandioses et même, délicieux sacrilège, des voix claires. Le tout sans jamais renier la furie originelle qui les anime depuis leurs premiers pas.
Enregistré au cœur du Portugal en 2025 sous la houlette de Miguel Tereso, Loss agit comme un miroir fragmenté du groupe. Chaque éclat reflète une facette différente de leur identité, comme si Gaerea testait, bousculait, puis recomposait les frontières du black Metal originel. Allez suivez nous, posez vos pas dans les mêmes que ceux empruntés par Gaerea sur leurs chemins anticonformistes.
Dès les premières notes de Luminary, l’auditeur est happé. Une tension sourde monte lentement, avant que n’éclatent des riffs titanesques et un groove implacable. Le morceau, tel un homme seul face à la tempête, alterne entre assauts frénétiques et respirations mélodiques, avant de s’achever dans un déluge de blast beats. Une explosion d’énergie qui ressemble presque à une forme de poésie sonore.
Submerged joue ensuite des contrastes avec beaucoup de créativité. Une introduction apaisante, presque trompeuse, puis la déflagration. Les voix, tantôt rauques, tantôt cristallines, tissent une toile très colorée d’émotions, tandis qu’un passage au piano, fragile et inattendu, laisse apparaître une fissure dans l’architecture sonore.
Avec Hellbound, Gaerea pousse encore plus loin cette alchimie. Le black Metal austère devient soudain un tourbillon où se mêlent ombre et lumière, rage et mélancolie. Une mélancolie qui pourrait presque évoquer, pour les oreilles sensibles, ce vieux parfum portugais de saudade, et si je laisserai les spécialistes trancher la question.
Puis vient Uncontrolled, moment de rupture assumée. Gaerea regarde soudain au-delà des cercles initiés du black Metal. Refrain fédérateur, chants quasi guerriers, nappes synthétiques discrètes : le morceau semble taillé pour soulever des foules entières. Un morceau audacieux, presque provocateur, comme si le groupe décidait de tester les limites de ce que le public extrême est prêt à accepter.
Phoenix et Cyclone confirment cette capacité à avancer en funambule. Chaos maîtrisé, hooks mémorables, bifurcations inattendues : Gaerea refuse obstinément la ligne droite.
Avec Nomad, le groupe replonge dans les abysses d’un black Metal atmosphérique d’une beauté sombre. Une émotion sourde s’y déploie, presque sacrée, comme un moment suspendu dans la tempête.
Enfin, Stardust vient refermer ce voyage en apothéose. La pièce s’ouvre comme une ballade fragile avant de se muer en ouragan final. Un ultime rappel que, pour sûr, Gaerea sait manier la douceur comme la dévastation.
Loss n’est pas seulement un album de black Metal. C’est un brûlot anticonformiste, un disque qui provoque, dépoussière et bouscule les certitudes. Il malmène l’auditeur entre brutalité et mélodie, tradition et révolution. Gaerea y apparaît comme un tisserand d’émotions, façonnant son propre manteau sonore, indifférent aux modes et aux frontières de genre. Leur musique, à la fois intime et monumentale, parle à celles et ceux qui cherchent dans le Metal bien plus qu’un simple fracas : une illumination.
Si une seule ombre plane sur Loss, c’est peut-être celle de sa propre ambition. À force d’embrasser tant de directions, certains titres paraîtront légèrement en retrait. Pour ma part, Uncontrolled et LBRNTH semblent un peu rapidement livrés en pâture à cet appétit d’anticonformisme. Sans doute le prix à payer pour avancer, expérimenter, repousser les limites. Et peut-être aussi le reflet de nos propres attentes face à une musique que l’on aime souvent tant codifier.
Car malgré ces légères réserves, la densité de Loss reste impressionnante. L’album ose un équilibre que peu de groupes parviennent à atteindre : la fureur et la mélodie, l’agressivité et la vulnérabilité, le chaos et la structure. Tout en restant enraciné dans son black Metal poisseux, Gaerea en remue les codes, à la manière dont Lorna Shore avait réussi un exercice similaire sur son dernier brûlot.
Les amateurs de Behemoth, Lamb of God, Sylosis, Parkway Drive ou de la noirceur envoûtante de Lorna Shore trouveront ici de quoi assouvir leur soif de nouveauté désaltérante. Sans la moindre comparaison sonore, Loss s’impose comme un jalon remarquable, un disque audacieux, profondément humain, qui consacre Gaerea parmi les voix les plus captivantes du Metal extrême contemporain.
Admirations vives à cet anticonformisme qui mettra dans les cordes ceux qui rejettent toute évolution dans des styles bien formatés. Et ce, alors qu’ils ne trouvent plus sourires à leurs oreilles depuis le premier Metallica, le deuxième Scorpions ou le troisième Iron Maiden. Tradition, refuge des c.ns !