Je me souvenais parfaitement de l’annonce prophétique du sémillant Ced, qui, d’un ton solennel, l’œil vif, proclamait que des Finlandais talentueux se devaient d’être suivis de près. En effet, ses Slow Fall avaient balancé, quelques années plus tôt, le tonitruant et prometteurBeneath The Endless Rains. Et connaissant la truffe affûtée du gredin toulousain, qui n’a pas son pareil pour renifler les petits groupes à fort potentiel, j’avais décidé de surveiller l’affaire, de loin… mais infailliblement.
Il y a peu, alors que notre amateur éclairé de Death Mélo (et d’autres GMA) s’aventurait vers des îles chaudes pour quelques pérégrinations semi-tropicales, je sautai sur l’occasion pour lui piquer son idée initiale et me l’approprier sans vergogne. Ligne 666 de la charte des chroniqueurs, récemment modernisée par notre Grand Ordonnateur : "Tu te dois à une concurrence décomplexée, sans honte ni fausse bonne conscience. Tu profiteras de chaque instant pour humilier tes camarades." Et toc. Ainsi soit la compétition : dure, injuste, et parfaitement jouissive au sein de nos ApDM.
Voici donc Slow Fall, une jeune formation éclectique œuvrant dans un Death Mélo à la fois pur jus et ouvert à des teintes progressives. Cette hybridation génère une richesse de composition assez rare dans le genre. Le travail sur les voix accentue encore cette diversité, et les claviers – véritables caméléons sonores – apportent des nuances étonnantes. Les fans de Death Mélo pur et dur pourraient être surpris par ce positionnement. Les autres, plus curieux, comme le Ced, devraient s’y retrouver avec gourmandise.
Côté son, on pense souvent aux grandes heures d’Amorphis, avec une production digne des maîtres.Slow Fall délivre ici un Metal puissant, massif et, surtout, d’une efficacité redoutable. Le line-up reste globalement fidèle à la formation initiale de 2017, avec deux recrues marquantes arrivées en 2021 : le batteur Janne Lukki et le claviériste fou Lasse Launimaa, déjà présents sur Obsidian Waves, deuxième galette du groupe sortie en 2023.
Les voix occupent une place centrale dans cet album. Oui, il y a plusieurs voix, et toutes sont d’une justesse irréprochable : une voix hurlée/gutturale comme il se doit (parce qu’on n’est pas là pour évoquer le tricot), une voix claire (assez imparfaite mais pouvant rappeler parfois celle de Tony Kakko de Sonata Arctica), des accès plus rageurs façon growl à la Tomi Joutsen (Amorphis encore), et même des chœurs masculins ou féminins, disséminés ici ou là comme des indices sonores.
La voix claire pourra peut-être irriter les puristes du Death Mélo ; j’avoue avoir eu besoin de quelques écoutes pour en capter la pertinence. Mais elle s’impose, notamment sur la ballade Virta, chantée en finnois – magnifiquement bien d’ailleurs – même si le morceau n’est pas indispensable en soi. Ce morceau met toutefois en exergue l’utilisation des voix, des voix comme des armes.
L’album propose une belle juxtaposition d’ambiances : riffs lourds et appuyés, envolées aériennes, nappes de clavier bien senties, solos et passages acoustiques en arrière-plan (ou pas)… Et souvent, tout ça dans un même morceau ! Il y a toujours une variation, un break, un petit détour mélodique pour accrocher l’oreille. C’est fluide, jamais forcé, toujours maîtrisé. La qualité des mélodies reste l’épine dorsale de chaque titre.
Impossible de ne pas évoquer cette impression de deux "faces" dans l’album, et pour reprendre cette satanée ritournelle à la mode : deux faces, deux ambiances. Le côté pile, face A : tu secoues les derniers poils de ta chevelure quinqua (clairsemée), tu beugles et tu te défoules. Le côté face, face B : tu te relaxes, tu t’interdis de remuer le popotin, tu fermes les yeux et tu rêves en te laissant porter.
Rarement, je n’avais entendu un album avec une unité aussi forte au niveau des morceaux et de l’ambiance générale, et ce alors que l’ensemble part dans toutes les directions du Death Melo et autres. Mais attention, pas un morceau en dessous du lot. Tous sont solides, bien construits, habités. Peut-être que Mercury Moon m’a semblé un peu plus léger, mais rien de rédhibitoire. Et que dire du final d’On This Hill I Will Die ? Une claque Amorphique, une entrée superbe dans cette galette pour les fans de ce groupe monumental.
Pour la face A, mes préférences vont à Colossus, Supernova, Vale Omnes et Blood Eclipse.
Pour la face B, j’ai retenu Storm Never Rests, Vendetta et God Of Oblivion.
C’est enveloppant, puissant, dense et fluide. On passe d’une piste à l’autre sans accroc, de solo en solo, de hurlements en chants posés. Et une fois la dernière note envolée, on se surprend à dire : "C’est déjà fini ?"
Un monstrueux album, qui ne s’appuie pas sur une division artificielle A/B, tant tout est subtilement mélangé. Mais cela amies lectrices, amis lecteurs, vous l’aviez bien compris. Slow Fall, bien improprement nommé, pourrait être rebaptisé Ascension Brutale, tant la progression est fulgurante.
Il n’y a pas de petits groupes. Il n’y a que des jeunes groupes, et quand ceux-ci possèdent un talent hors norme, alors on se rappelle haut et fort le "bonne pioche" du Ced. Parfois, certains, comme celui-ci, tutoient déjà les sommets. Dis, le Ced, tu repars quand en vadrouille ?
Tracklist de Blood Eclipse :
01. Storm Never Rests 02. God of Oblivion 03. Mercury Moon 04. On This Hill I Will Die 05. Blood Eclipse 06. Virta 07. Colossus 08. Supernova 09. Vendetta 10. Vale Omnes (Kaikki kuolee)