Artiste/Groupe:

Prognan

CD:

Sve Će To Narod Pozlatiti

Date de sortie:

Avril 2025

Label:

Autoproduit

Style:

Fresque Historique Death Metal

Chroniqueur:

Le Diable Bleu

Note:

20/20

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Il y a des œuvres que l’on imagine illustrées.
Dès les premières secondes de Sve Će To Narod Pozlatiti, cette fresque noire signée Prognan, on pense à Sebastião Salgado, le maître du photojournalisme moderne, et humaniste avant tout autre projet, qui vient juste de nous quitter. À ses visages. À ses sillons de poussière. À ses foules en exode et à ses enfants immobiles, yeux ouverts dans l’ombre.
On imagine ce que cela aurait donné, Salgado en dialogue avec cette musique : des photographies projetées dans le noir, des cris étouffés par le silence de l’image, un album livré comme un film que personne ne pourrait endurer.
Et puis très vite, on comprend que non. Que c’eût été trop. Que cette œuvre doit rester aveugle pour qu’on puisse la voir vraiment. Car Sve Će To Narod Pozlatiti n’a pas besoin d’image, elle les contient toutes. Celles-ci sont tout simplement sonores.

Deux heures trente. Un dédale sonore, profond, sans compromission. Un album de black/death mélo cinématographique, profondément habité, né du travail obsessionnel d’un seul homme, Kob – alias Goran Dragaš – compositeur croate venu du monde du film. Tout s’y entend : les cordes, les percussions rituelles, les instruments traditionnels, les nappes d’ambiance dignes de Wojciech Kilar ou Max Richter, les guitares rugueuses comme des murs effondrés à Vukovar (ville natale du groupe et martyre de la guerre de Croatie).. Et les voix. Ces voix humaines, trop humaines, si déchirantes. Et les chants. Si lyriques, en chœur, féminins, d’opéra...

Prognan ne raconte pas une guerre. Il la réincarne. Il ne déplore pas l’Histoire, il la rejoue, pour la transmettre, de la seule manière encore possible, à travers la matière sonore. Chaque morceau est un lieu : Kozara, Crna Ćuprija, Draksenić  – noms de batailles, de ponts, de marches de la mort, gravés dans la terre yougoslave. C’est la chair du peuple, son cri, son effondrement, qui résonnent ici.

"Il m’a été si difficile d’appréhender cet album,  et donc presque impossible de l’évaluer, sans doute parce qu’il est si éloigné des conventions musicales auxquelles nous sommes hélas habitués. Mais un tel dévouement et un tel souci du détail ne se voient rarement nulle part. » Ces mots lus sur Internet résonnent plus que jamais. Car il ne s’agit pas d’un disque que l’on juge, mais d’une œuvre que l’on affronte.

Sve Će To Narod Pozlatiti est un effort extrême, musicalement, historiquement, émotionnellement. Un effort vraiment fou, presque suicidaire, à l’ère du zapping et de l’algorithme de You Tube. Ce projet est si intensément chargé musicalement et émotionnellement qu’il nécessite un dévouement, un don de soi, un lâcher-prise absolu à l’écoute. Et pourtant, on aimerait en connaître les mystères, les histoires, comprendre. Mais comme il ne s’agit pas d’une simple écoute consumériste, nous sommes face à une immersion abyssale. Un effacement total.

C’est là que Salgado revient, en creux et en filigrane.
Le photographe brésilien, français, disparu récemment, parlait du Metal avec respect et intérêt : il ne l’écoutait pas, mais percevait en lui un art à part, capable de transfigurer les ténèbres avec panache. Il aurait compris cette œuvre. Il aurait capté, en elle, la violence sacrée du témoignage. Il aurait pu y ajouter ses images. Mais nous n’aurions pas tenu.
Sve Će To Narod Pozlatiti se suffit à lui-même parce qu’il nous impose notre propre regard. Parce qu’il n’illustre pas, il oblige à imaginer. Et presque à chaque fois, à détourner les yeux.

J’ai également relevé sur le net : « Le chef-d’œuvre. L’album de la décennie. »
Peut-être. Ou bien simplement une borne, ou une croix dressée dans l’obscurité, pour nous rappeler ce que l’art peut encore oser.

Sinon amies lectrices, amis lecteurs, plus prosaïquement, et si vous avez été touchés par cette œuvre, voilà ce que l’on sait de ce groupe discret, en voici l’essentiel. Prognan est un duo de Black Mélo, fondé en 2008. Ils proviennent de Vukovar en Croatie. Le groupe a pour thème la guerre, la mort, l’histoire, la poésie et les scénarios conceptuels. Ils ont à leur actif trois albums, dont le dernier, Sjene Nad Balkanom venait de sortir en 2024. Il est composé de deux membres, Basher à la Batterie et de Kob,  aux voix, à la basse, aux guitares, aux nappes, à la baguette de l’ordinateur ... Kob est un compositeur de renom dont la musique a été utilisée pour de nombreuses bandes annonces de film hollywoodien notamment  Logan, Spider-man Homecoming, Jurassic World, Docteur Strange et Rogue One entre autres. Sve Će To Narod Pozlatiti, quant à lui, est paru le 6 avril 2025, une date hautement symbolique : 84 ans jour pour jour après l’invasion de la Yougoslavie par l’Allemagne nazie.

On ne regarde pas Sve Će To Narod Pozlatiti (le peuple dorera tout).
Deux heures trente, que l’on traverse, qui prennent aux tripes, qui sertissent le bonhomme, jusqu’à essorer une goutte de larme, que l’on croyait sèche. Et on en ressort avec, en soi, des photos noir et blanc qu’aucun appareil n’aurait encore prises. Il y avait des œuvres que l’on imaginait illustrées, parce que l’on croyait qu’il leur manquait des images. On découvre qu’elles en avaient déjà trop.

Tracklist de Sve Će To Narod Pozlatiti :

01. Direktiva 25
02. Krvava Bajka
03. Crna Ćuprija
04. Draksenić
05. Vođa
06. Sve Će To Narod Pozlatiti
07. Krvavi Božuri
08. Sve Sam Sinove Pod Barjak Dala
09. Bitka Na Kozari (pt. I)
10. Zaspite U Tihi San Kameni (pt. II)
11. Mali Komad Raja (pt. III)
12. Mrtvi Govore, To Ćuti Samo Kamenje

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