Amies lectrices, amis lecteurs, Arvi ! (La bienvenue en montagnard) Ça y est, elle est là ! Et pas seulement trois flocons sous antibiotiques, non : de la vraie neige, en abondance, la bonne, celle qui couine sous les chaussures et qui fait sortir les anciens de leur torpeur. Mieux encore : on parle d’ouvrir la station en avance. Oui, “en avance”, cet adverbe délicieusement suranné et disparu depuis 1998, juste après les J.O. de Nagano et la première PlayStation.
Autant dire que tout le monde s’est jeté sur le grand chantier du blanc : Monsieur le Curé manie la pelle comme s’il voulait déblayer les péchés du canton, Monsieur le Maire parade dans ses nouvelles Sorels écoresponsables, les enfants martyrisent déjà les nerfs des institutrices, et les dameuses tournent comme si leur retraite dépendait de chaque mètre carré.
Bref, toute la ruche est dehors, sur le front. Le front de neige, évidemment. Tous sont fébriles… Sauf un.
L’irréductible Blaise. Moustache verdie par trente ans de génépi, voix râpeuse comme un frein de télésiège en fin de vie, et râleur certifié non conforme depuis sa seconde communion. On le retrouve, comme toujours, fidèle, tel un pilier de bar sacré, au café du “Tout Schusss ou tout Dret ?”, répétant à qui ne veut plus l’entendre que “le bon temps est mort quand les Ricains se sont écrasés sur la lune”. Il accompagne chacune de ses prophéties d’un petit blanc limé dès 9h30, d’un génépi pour lisser la moustache à midi, et d’un Green Chaud pour parfumer son haleine au goûter. Les médecins appellent ça une trajectoire. Les amis du Blaise appellent ça une routine.
Et ce cher Blaise, affublé d’un appendice nasal suffisamment performant pour détecter une perturbation de foehn à travers trois murs de béton, observe la frénésie ambiante d’un œil mi-turquoise, mi-cataplasme. Il sait. Car oui, le Blaise a du pif. Et même LE pif.
Alors quand les 13 JT de BFMTV, montrent les 8 cm de neige tombés en novembre comme s’ils venaient d’assister au retour du Messie en moonboots, quand on nous ressort Océane de l’Office du tourisme, la jolie parisienne débarquée il y a deux saisons et dont le nom rime étrangement avec montagne, pour annoncer des conditions “exceptionnelles”, et quand Monsieur le Maire pose devant la nouvelle installation POMA qui lui a coûté trois bras (malheureusement pas celui qui aurait pu lui servir à travailler un peu)… Le Blaise ricane, il riffougne (pouffe dans ses épaules) fort. Et ça fait trembler les verres.
Parce qu’il le sait : c’est à la fin de la saison que l’on compte les forfaits, que l’on mesure les quantités de neige tombées … pas à l’ouverture. Pas de quoi sortir les lattes (skis), amies lectrices et amis lecteurs, vous l’avez encore bien compris, alors on ressort une petite galette dont la première écoute titillait déjà l’oreille de l’amateur de jolies petites nouveautés du rayon Thrash, à l’obédience néoclassique.. On se réchauffe avec cette bonne galette musicale, qui elle, au moins, ne fondra pas à la première pluie.
Aujourd’hui, je vous propose Embrace the Awakening de Mezzrow, les vétérans Thrash suédois qui, contrairement à la météo locale, tiennent leurs promesses depuis 1987. Leur histoire ? Simple, concise. Un premier album en 1990, une disparition en 1993, un retour triomphal en 2023, et voilà qu’ils remettent le couvert pour une troisième offrande en 2025. Les gars font comme les stations familiales, parfois en sommeil, mais quand ils rouvrent, ils balancent la neige artificielle à la pelle.
Et ça commence très fort avec Architects of the Silent War. Silencieux ? Mon œil oui ! Ou plutôt mon oreille droite qui a ramassé sévère. Ça déferle, ça claque, ça riffe et ça rugit : l’ouverture dont rêve chaque saison d’hiver mais que seule la Scandinavie sait encore produire sans avoir peur de la facture électrique.
On enchaîne avec Sleeping Cataclysm, un truc au galop qui t’arrache un headbang même si tu as encore ton col roulé en laine de mémé qui se tue à répéter que le froid arrive par le cou. Une pièce maitresse cette piste.
Puis surgit Symphony of Twisted Souls, ravissement sonore d’une puissance comparable à une tempête sur un sommet de plus de 4000 mètres. A l’écoute des premières notes de ce troisième opus, amies lectrices, mais lecteurs, vous comprenez que Mezzrow ne réinvente pas le Thrash, Non, il le maîtrise, comme une vieille dameuse qui connaît chaque bosse du domaine, et tout heureusement, il bouscule les paradoxes au point de dépasser le monstrueux Testament tout auréolé de sa gloire américaine (assurément pas de la mienne). Les riffs pleuvent comme un hiver 1985, le son évoque les grandes heures des années 80 sans sombrer dans la nostalgie moisie, et chaque titre délivre sa tempête. Symphony of Twisted Souls balance un mur sonore capable de faire reculer une armée de canons à neige.
In Shadows Deep ralentit la machine pour mieux écraser les auditeurs, atmosphérique et sombre comme un ciel de retour d’est (de celui qui annoncera des pétées de neige).
L’on ressent l’énergie nucléaire de ce groupe. En voici encore une preuve. Régalez-vous avec le dynamique Inside the Burning Twilight. Ou appréciez ce Foreshadowing, trouvant guitare acoustique au sein d’un riff énormément monstrueux, comme quand la neige poudreuse laisse croire qu’on va passer une journée paisible… avant de devenir une plaque de glace traîtresse à la seconde excuse. Vous pourriez y laisser un genou sur la table d’opération.
Puis déboule la fin de piste, Dominion of the Dead, final impeccable, qui clôt l’album sans la moindre fissure, ni avalanche de remplissage. Voici donc ce jeune vieux groupe, de gamins de 60 piges, dont l’avenir nous dira si les prévisions du diable Bleu n’auront pas le même gout amer que ces débuts de saison mi-enthousiasmant ou bien mi-tristounet, jouant aux ascenseurs émotionnels dignes de la belle POMA. Toutefois, fort bien pourvu à l’instar du vieux Blaise, donc de mon gros nez, je n’hésiterai pas une seconde à parier sur le devenir de ce jeune vieux groupe. Que bon vent les mène tout là haut en tête des affiches des festivals. Quand on met autant de cœur à l’ouvrage, et bien l’on mérite un grand coup de cœur. Vous en conviendrez.
Mezzrow revient, frappe fort, et démontre qu’à plus de trente ans d’existence, ils sont comme les plus vieux moniteurs ESF, vermoulus peut-être, mais capables de nous mettre une correction technique lors des soirées de descente aux flambeaux.
Quant au Blaise, il observe tout ça, goguenard, en hochant la tête, avant de lâcher mi-admiratif mi-jaloux : “Balaises ces gars, en pré-retraite depuis 25 ans, et ils savent ré-ouvrir la saison aussi promptement que la POMA lancera son prochain ascenseur valléen au Puy du Fou !”
Tracklist de Embrace the Awakening : 01. Architects of the Silent War 02. Sleeping Cataclysm 03. Symphony of Twisted Souls 04. Foreshadowing 05. The Moment to Arise 06. In Shadows Deep 07. Inside the Burning Twilight 08. Dominion of the Dead
PS : Pendant ce temps, les premiers Doris humidement arrivés en station pour Noël découvrent la supercherie météo : “Mais… mais… il pleut !” “Et ouais, et à la vôtre les Doris !” déclare Blaise, qui riffougne déjà dans son col, comme un oracle du haut saumurois. "Tout de bon", je vous dis !