Artiste/Groupe:

Mayhem

CD:

Liturgy of Death

Date de sortie:

Février 2026

Label:

Century Media Records

Style:

Black Metal

Chroniqueur:

Le Diable Bleu

Note:

17/20

Site Officiel Artiste

Autre Site Artiste

Il existe deux manières d’habiter notre monde.
La première aime les angles droits, les dates anniversaires, les clefs des maisons bien rangées dans un vide-poche IKEA, les rituels balisés, les photos de mariage et les listes de courses aux cases à cocher. Elle affectionne les choses tangibles, datées, classables, presque toujours normées. Une manière rassurante, matérialiste et sociale, où le symbole sert à tenir droit, mais surtout à unifier les individus autour de repères communs.

La seconde avance autrement. Elle se méfie du cadre, fuit l’abstraction pure, surveille les mots, et encore plus les intentions, mais s’agrippe paradoxalement à des symboles radicaux, viscéraux, presque obscènes. Le Metal, et Mayhem en particulier, prospèrent précisément dans cette faille. Car Mayhem ne fait pas de la musique pour ordonner le réel. Il la fait pour le défigurer, pour en exposer la chair pendante.

L’héritage du groupe reste à jamais attaché à ses origines sanglantes, non comme une anecdote morbide à ressortir lors de repas mondains du Metal, mais comme une balafre fondatrice. Impossible d’évoquer Mayhem sans sentir cette odeur de cendre froide et de cave humide. Pourtant, réduire leur parcours à cette violence initiale serait une erreur de diagnostic. Mayhem n’est pas un accident psychiatrique de l’histoire du black Metal. C’est une construction symbolique consciente, rigoureuse, presque liturgique dans sa manière d’embrasser le mal, la mort et l’effondrement. Quarante ans plus tard, Liturgy of Death ne sonne pas comme une provocation nostalgique, mais comme une profession de foi renouvelée. Un titre qui, sous son ironie apparente, agit comme un miroir tendu à l’auditeur. Ici, la mort n’est ni une métaphore vague ni une abstraction philosophique confortable. Elle est une matière première. Lourde. Répulsive. Organique.

Comme le disait Diabolus in Muzaka, avant de se dissoudre dans les brumes de De Mysteriis, « la carrière de Mayhem est une anthologie, non une trajectoire ». Chaque album fonctionne comme un artefact autonome, un objet rituel doté de ses propres règles internes. Certains fascinent, d’autres repoussent. Aucun ne cherche à plaire. Liturgy of Death s’inscrit pleinement dans cette logique. Il ne raconte pas une histoire linéaire, il expose un état. Celui d’une humanité confrontée à sa finitude, sans filtre ni consolation.

Musicalement, l’album est un édifice de tension maîtrisée. Rien n’est décoratif. Tout est fonctionnel, presque clinique dans son efficacité. Hellhammer ne joue pas pour impressionner, il exécute. Ses frappes ne décorent pas les morceaux, elles les maintiennent en vie, comme un cœur artificiel battant sous pression. Necrobutcher serpente dans les interstices ; sa basse n’étreint pas, elle infiltre. Les guitares de Teloch et Ghul tissent un réseau de dissonances et de tremolos qui évoquent moins la tempête que l’enfermement progressif, l’étau qui se resserre sans bruit.

Et puis il y a Attila. Attila Csihar ne chante pas la mort. Il l’habite. Sa performance sur Liturgy of Death relève moins du chant que de l’incantation fragmentée. Grognements bestiaux, voix spectrales, accents opératiques difformes… il traverse les registres comme on traverse des états de conscience altérés. Ce n’est ni beau ni laid au sens académique. C’est juste nécessaire. Comme une grimace réflexe face à l’inévitable.

La conclusion, The Sentence of Absolution, agit comme un rituel de fermeture. Pas d’explosion finale complaisante. Au contraire, une montée contrôlée, puis cette coda tribale, presque primitive, qui laisse l’auditeur seul avec ce qu’il vient d’entendre. Pas de morale. Pas de rédemption. Juste un silence lourd, chargé.

Les esprits dits atypiques, souvent peu sensibles aux abstractions sociales classiques, trouvent dans le Metal extrême un terrain d’ancrage paradoxal. Là où la société impose des symboles polis et fonctionnels, Mayhem propose des symboles bruts, violents, excessifs. Pour des esprits qui rejettent les conventions, Mayhem offre un cadre alternatif : un monde où les règles ne sont pas celles de la société, mais celles, bien plus strictes, de l’art extrême.

Ainsi, Mayhem devient fascinant. À la fois libre et inflexible. Leur musique est un paradoxe vivant, à l’image de nombreux neuro-atypiques qui la vénèrent. Ils détestent les cases, mais adorent les symboles. Ils fuient les dates anniversaires, mais célèbrent les rituels païens. Ils méprisent le matérialisme, mais collectionnent les artefacts maudits (qui n’a jamais rêvé d’une épingle à cravate De Mysteriis Dom Sathanas ?). Ils rejettent les modes vestimentaires, mais aiment se ressembler à des morts-vivants, parce qu’ici, c’est sérieux : un choix délibéré, réfléchi. Ils n’aiment peu les contacts physiques, démontés à vomir par l’agoraphobie, pourtant ils s’agglutinent sueur contre sueur lors des grandes messes musicales. Le corpse paint, la mort omniprésente, les liturgies inversées ne sont pas des postures. Ce sont des balises existentielles, des points fixes dans un monde ressenti comme chaotique ou artificiel.

Liturgy of Death n’est donc pas un album sur la mort.
C’est un album pour ceux qui refusent de la maquiller.

Alors oui, tout cela est moche. Volontairement.
Mais comme certaines cicatrices, cette laideur dit plus vrai que n’importe quelle harmonie bien rangée. Et peut-être est-ce là la vraie question que Mayhem continue de poser, album après album, sans jamais y répondre : Préférez vous un monde symboliquement propre, ou un monde honnêtement sombre ?

À chacun sa liturgie.

Plus prosaïquement…
Face à une telle maîtrise thématique et musicale, Liturgy of Death laisse peu de prise à la critique. En quarante-neuf minutes, les Norvégiens concentrent une profusion d’idées et de perspectives. Malgré la violence sonore déployée, le mixage ménage un espace suffisant pour distinguer chaque instrument, tandis que les voix conservent leur présence et leur clarté. À son paroxysme, l’album peut sembler compressé, voire assourdissant, mais ces moments restent rares et n’altèrent ni la concentration ni l’immersion. Le seul écueil d’une composition aussi dense tient à sa richesse même : il est aisé, lors d’une écoute distraite, de laisser filer les subtilités que Mayhem y a glissées. J’ai été saisi par Liturgy of Death dès la première écoute, mais c’est après plusieurs auditions attentives que j’en ai mesuré toute l’ambition vertigineuse. Cette complexité, loin d’être un défaut, se révèle une qualité : plus on s’y plonge, plus l’album livre ses trésors de concepts et de conclusions, au point de donner l’envie immédiate de le réentendre, sitôt la dernière note éteinte. Pour prolonger les supplices je vous propose la version rallongée de ses deux bonus... dont voici une vidéo, qu’il ne faudrait pas rater. Piste sublime.

Tracklist de Liturgy of Death :

01. Ephemeral Eternity
02. Despair
03. Weep for Nothing
04. Aeon’s End
05. Funeral of Existence
06. Realm of Endless Misery
07. Propitious Death
08. The Sentence of Absolution
09. Life Is a Corpse You Drag (Bonus Track)
10. Sancta Mendacia (Bonus Track)

Venez donc discuter de cette chronique sur notre forum !