Certains albums distraient, d’autres réconfortent. Celui-ci, bien évidemment, n’appartient à aucun de ces deux mondes. I Feel The Everblack Festering Within Me, le nouveau Lorna Shore, est une plongée brutale dans un labyrinthe mental. Ce n’est pas une œuvre « extrême » pour le plaisir de l’être : c’est une confrontation avec la folie, intime et collective. Intime parce qu’elle naît du souffle d’un homme, collective parce qu’elle reflète un monde qui pousse et qui, pour certains, avance en vacillant.
Dès Prison of Flesh, tout est dit : les chœurs sépulcraux, les riffs comme des obsessions, les orchestrations hallucinées. On n’entre pas dans une chanson, on traverse un état. Will Ramos ne chante pas, il fracture. Sa voix explore toutes les strates de l’inhumain, mais ce qui frappe, c’est ce qu’elle conserve de profondément humain. Ses hurlements ressemblent à des aveux, ses respirations à des fissures, comme si l’on assistait à l’exorcisme d’une conscience au bord de la rupture.
Réduire cet album à une déferlante sonore serait passer à côté de son cœur. Ce que Ramos et ses compagnons explorent ici, c’est la frontière ténue entre raison et déraison. Chaque morceau est une facette de ce basculement. Prenons comme fils conducteurs trois de mes pistes préférées. Lionheart illustre la lutte, presque héroïque, d’un esprit qui vacille mais refuse de céder. Glenwood offre la dérive : une atmosphère cinématographique, une rêverie trouble où la beauté se confond avec l’irréel. Puis Death Can Take Me ferme le cercle : l’abandon, la folie comme ultime lucidité, la délivrance dans la fin.
Musicalement, Lorna Shore pulvérise les limites du deathcore pour bâtir une cathédrale dont l’aliénation pourrait être l’un des ciments. Les orchestrations ne sont pas décoratives : elles en sont l’ossature, dessinant les contours déformés d’un palais mental. Chaque riff devient pilier, chaque montée orchestrale une hallucination, chaque silence un vertige. Le chaos est immense, mais il obéit à une logique implacable : celle du délire, où tout est à la fois cohérent et insensé.
Amies lectrices et amis lecteurs, finissons le descriptif (allégé, car je ne vais pas faire tout le job tout de même...) de cet album par Forevermore, piste sublime de bout en bout, histoire de bien saisir le propos.
La force brute de l’album est qu’il ne se contente pas d’agiter le spectre de la folie comme une esthétique de l’extrême. Il l’habite. Et ce faisant, il met le doigt sur quelque chose qui dépasse la musique : notre époque elle-même. Car la folie décrite ici n’est pas une pathologie isolée, mais un état partagé. Nous vivons saturés d’informations, noyés dans des contradictions faisant éclater les repères, toujours incapables de distinguer le vrai du faux et mus sous une perpétuelle accélération. Dans ce contexte, les hurlements de Ramos prennent une valeur quasi prophétique : ils expriment la perte progressive de notre cohérence collective. Soulignons également le travail des orchestrations, celui des voix mêlées, et ces moments purement jouissifs portés par les guitares, claviers ou autres contrebasses. Le groupe dont la stabilité de la line up est insensée, dont la richesse musicale est démente, a encore poussé plus loin ses énergies créatrices.
On ressort de I Feel The Everblack Festering Within Me lessivé, parfois même écrasé, mais aussi étrangement purifié. C’est selon l’auditrice ou l’auditeur, selon les périodes que l’on traverse aussi. Comme si, en donnant une forme à ce tumulte intérieur, Lorna Shore avait offert un exutoire, une catharsis sonore. La folie devient alors non pas une malédiction, mais une réalité montrable : ce que nous n’aimons pas voir, et que la musique extrême rend inévitable.
Depuis quelque temps maintenant, rares sont les disques capables d’atteindre ce niveau d’intensité et de résonance. Plus qu’un sommet du Metal extrême, cet album est une œuvre totale , une symphonie des cicatrices, un miroir tendu à nos propres fractures, une apocalypse qui n’annonce pas uniquement la fin, mais peut-être également une lucidité nouvelle.
Lorna Shore n’a pas gravé son nom sur l’une des pierres de sa cathédrale I Feel The Everblack Festering Within Me, il l’a gravé dans sa peau, à même la chair du réel. Sublimement indispensable !
Tracklist de I Feel The Everblack Festering Within Me :
01. Prison of Flesh 02. Oblivion 03. In Darkness 04. Unbreakable 05. Glenwood 06. Lionheart 07. Death Can Take Me 08. War Machine 09. A Nameless Hymn 10. Forevermore