Il y a dans ce somptueux Wayhome la mémoire d’un déplacement long et patient. KAUAN naît en 2005 à Chelyabinsk territoire de la Russie, prend voix et forme à Kyiv en Ukraine, puis s’installe en Estonie avant d’élire domicile en Finlande — une trajectoire qui parle autant de géographie que de survie intérieure. Cette histoire de mains qui plient et se redressent traverse l’album comme un fil de soie rapiécé.
Musicalement, Wayhome se déploie comme une seule grande respiration divisée en chapitres, cinquante minutes qui coulent comme une rivière immobile, prise par les glaces étendues à l’instar d’un pont entre la Sibérie des origines et celles du phare finnois, une traversée où les collines s’effacent et où la lumière revient par intermittence. Le parti pris longiforme donne à chaque motif le temps de mûrir : un clavier qui hésite, un violon qui s’attarde, des voix qui chuchotent comme des cailloux jetés par ricochet sur un lac, ne pouvant les engloutir, car gelé. Le tout porte une mélancolie très précise, sans ostentation, qui ressemble à la façon dont on range un deuil dans un album photo.
Il y a chez Kauan une élégance mise au service du fragile. Les guitares et les nappes orchestrales n’attaquent pas, elles développent et surtout enveloppent. Parfois le chant se fait furtif, presque à mi-voix, et c’est dans ces entre-deux que naît l’intensité : pas d’explosion grandiloquente, mais une montée continue d’émotion, comme quand on regarde une maison qui s’éloigne au bord d’une route et qu’on sent le poids de tout ce qui a été abandonné. Retrouvez dans l’ambiance de ce Outline / Pave.
Le contexte biographique, migration, recherches d’un port d’attache, traces d’un passé fracturé, fuite des atrocités, offre un contraste lumineux avec d’autres groupes, arcboutés juste derrière la frontière ensanglantée comme sur le dernier 1914. Et là où 1914 fouille la boue et le fracas des champs de bataille pour rendre la guerre dans toute sa laideur et sa mécanique, Kauan choisit un éclairage bien différent, panser, longer, tenter un retour à la douceur. Les deux projets, cependant, se répondent comme deux blessures qui cherchent chacune leur propre langue pour dire l’irréparable. L’un hurle l’absurdité des armes, l’autre murmure la possibilité d’un port d’attache.
Le dernier mouvement Arrive / Resolve est la conclusion qui donne chair à ce voyage. Après la traversée des paysages intérieurs, l’album atterrit sans triomphalisme : un piano qui respire, des chœurs lointains, une sensation d’ouverture plutôt que de fermeture. C’est une sorte d’atterrissage tendre, pas une délivrance spectaculaire mais un apaisement retenu, la couleur d’une fenêtre qui s’éclaire après une longue nuit. Si l’on cherche un emploi de mots, je dirais que Arrive / Resolve est la poignée de porte qu’on ose enfin tourner.
Pour conclure quelque chose que l’on oserait pourtant pouvoir refermer de manière silencieuse, Wayhome est un album qui parle des chemins qu’on emprunte pour se retrouver ou pour apprendre à accepter qu’on ne retrouvera jamais tout à fait l’endroit d’où l’on vient. Comparer Kauan et 1914 ne pourrait oser trancher entre deux esthétiques, il s’agirait plutôt de rapprocher deux façons de transformer la douleur en musique. L’une la cartographie en relief, en terre retournée et sangs mêlés ; l’autre la met en musique comme on recoudrait un vêtement abîmé, avec soin. Les deux sont cabossés par l’Histoire, et les deux cherchent une issue, l’une la hurle, l’autre la susurre doucement. Album merveilleusement bô, déboulé de nostomanie glorifiant l’heimweh des nobles contrées du nord, une âme errante sibérienne traversant un monde redevenu fou.