Le groupe italien Ivory Moon, figure du symphonic power metal transalpin, célèbre plus de vingt ans de création avec Silent Ruins of Mars, cinquième chapitre d’une discographie aussi patiente que virevoltante. Il ne s’agit pas simplement d’un album anniversaire. Ivory Moon entre en scène. Costume ajusté, broderies orchestrales, doublure de claviers galactiques. Rideaux tirés, fumigènes calibrés, gestes amples.
Tout est en place pour la représentation. Trop en place, diront les sceptiques. Judicieusement en place, répondront les amateurs.
Car le symphonic power metal est un art d’illusionniste. Une marche héroïque de trop, un chœur céleste mal cadré, et l’on bascule du sublime à l’opéra pour dragons enrhumés. Ici, pour notre plus grand plaisir, le groupe avance sur le fil avec assurance. Il connaît ses tours avec leurs trappes, leurs projecteurs, leurs miroirs. Il sait où poser le pied. Et il maîtrise, comme peu, la grande illusion.
Les orchestrations s’élèvent avec la précision de colombes dressées. Les solos apparaissent exactement quand l’oreille les appelle. Les duos entre Loretta Venditti et Patrizio Izzo jouent avec l’emphase sans s’y noyer. Parfois au bord de l’excès, toujours retenus par une conscience aiguë des codes du genre. La voix de Loretta touche le sublime par moment et celle de Patrizio excelle et forme le ciment du tout. Il me semble retrouver la voix du légendaire Tony Kakko (Sonata Arctica) à apprécier dans A Dream Can Change The World.
On retrouve cette alchimie sur The Last Goodbye, It’s Not A Sin To Cheat The Devil ou encore The Discovery, où les voix s’entrelacent avec une énergie presque athlétique, tendue comme lors d’un tir final du biathlon aux Jeux olympiques d’hiver de 2026. L’effort est palpable, la maîtrise aussi. Quelques balles frôlent le cercle extérieur, certes, mais la cible demeure atteinte.
Ivory Moon ne feint pas l’innocence. Le groupe sait qu’il manipule des leviers émotionnels massifs. Claviers célestes ? Oui. Modulations héroïques ? Évidemment. Pont instrumental suspendu avant le solo libérateur ? Naturellement.
Mais plutôt que d’empiler les effets, il les agence avec la minutie d’un illusionniste méticuleux. Les mécanismes sont huilés, les miroirs polis, les angles morts savamment calculés. La production joue également sa partition : suffisamment lisse pour flatter l’oreille contemporaine, mais assez granuleuse pour éviter le vernis synthétique. On frôle parfois l’architecture monumentale prête à s’effondrer sous son propre poids. Pourtant, tout tient. La caisse se referme, la lame effleure, la prestidigitation demeure crédible.
Certains titres s’autorisent un peu trop de démonstration, quelques aigus prolongés ou orchestrations expansives flirtent avec la caricature. Mais n’est-ce pas le risque inhérent au genre ? Tester la limite. S’approcher du vertige. Reculer d’un demi-pas avant la chute. Vous retrouverez cette illusion dans The arrival (The ballade dispensable), A Light in The Darkness ou Dreams Gone, piste sublime mais qui pourrait en agacer quelques uns... ritournelle inclue, mais surtout voix et coeurs ...
Ce qui aurait pu n’être qu’un catalogue de tours attendus devient, par discipline et intelligence, un spectacle maîtrisé. Ivory Moon ne révolutionne pas la magie. Il la perfectionne. Il ajuste les projecteurs pour que l’illusion reste nette.
Dans un style qui adore proclamer l’épopée cosmique à chaque refrain, le véritable exploit consiste à rester élégant sans sombrer dans la grandiloquence caricaturale. Les détracteurs du genre décrocheront dès la première note tenue trop haut. Tant pis. La magie ne fonctionne jamais pour ceux qui refusent d’y croire.
Lorsque les lumières s’éteignent et que retombe le rideau, on applaudit. On sait qu’il y a des ficelles. On les cherche. On ne les voit pas. Et l’on ressort avec ce sourire discret réservé aux spectateurs lucides : nous avons accepté d’être dupés. Avec plaisir.
Très prosaïquement. Silent Ruins of Mars est un disque cohérent, solidement écrit, où voix, guitares, claviers et batterie s’articulent avec précision. Rien ne déborde, rien ne manque. Ni virtuosité gratuite, ni redondance stérile. Mention spéciale à la pochette, d’une horreur toute jubilatoire.
Ce n’est peut-être pas la révolution martienne qui convertira tous les sceptiques. Il s’agit tout de même d’une récitation de haute volée. Un album concept, une histoire de magie, pas si simple de lier tout ça.
Tracklist de Silent Ruins of Mars :
01. A Dream Can Change The World 02. Dreams Gone 03. A Light in the Darkness 04. 3.2.1. Lift Off 05. It’s Not a Sin to Cheat the Devil 06. The Arrival 07. The Discovery 08. What Doesn’t Kill Make us Stronger 09. No Return 10. The Enemy Inside 11. A New Home For Us 12. The Last Goodbye 13. The End is My Future