Cette semaine, il a encore fait chaud. Et tellement chaud depuis quelques semaines, que le budget hydratation du sieur Ced, missionné au Motocultor par vos chères Aux Portes du Metal (voir la mise à jour des festivals de cet été, édition du 1er septembre), avait dû exploser son Plan d’Épargne Logement pour éponger respectablement les soifs de ses camarades.
Toutes les heures sur RTL, d’ailleurs, on nous rappelait de boire, de nous isoler du soleil, et d’appeler nos proches — toujours si éloignés, et ce même pour picoler. Quand l’intention frise le sermon, c’est ça le niveau 3.
Alors ici, dans nos montagnes, de toute la hauteur de vue que celles-ci pourraient nous procurer, nous rions de cette infantilisation du monde, certains de l’étanchéité du nôtre à de pareils maux. Car nous pourrions le jurer devant tous les démons alpins : nos montagnes restent et resteront ces îlots où survit une confiance en la responsabilité de chacun. Nous, les montagnards purs et durs… qui riment avec bien sûrs, nous nous flattons d’être des observateurs lucides, avertis, et vigilants dès lors qu’une liberté vacille.
Eh bien, tout cela est une belle fable.
Car ce panneau triangle jaune qui prévient de l’avalanche ou de la chute douloureuse deviendra inéluctablement rond rouge qui interdit. S’il vous arrive quelque chose, on convoquera cette géométrie pour dire comme c’est bien fait pour vous. À l’instar des mésaventures vécues par nos copains des villes, nous aurions dû prendre en compte cette grosse ficelle. Nous, les montagnards aux élans libertaires, disons la connaître, cette grosse ficelle, que nous ne dénonçons que trop peu. Elle nous ligote semblablement comme le reste du monde. Et toc. Nous nous imaginions résistants, mais sommes les complices de cette dérive. C’est notre ambivalence. Nous nous rêvions prophètes, or nous sommes comme toute autre entité, les suiveurs du monde.
Woodstock chantait l’amour militant, nous avons entendu les hippies — et nous avons grimpé presque nus, un bandeau en Kevlar vissé sur la tête en guise de casque, cheveux longs fous aux vents mauvais, lunettes rondes des Beatles et merde aux interdits. Puis, plus tard, quand ce monde, par l’intermédiaire de sa télé, vint à vénérer Tapie le largement rentable, nous avons vu "Nanard" — et nous avons grimpé plus vite, plus haut, plus fort, en hélicos et en faces nord chronométrées. Et quand, récemment, les sécheresses compulsives furent bien vite venues, nous avons senti le chaud — et vénéré tous les cadors en matière de réchauffement climatique, tous bien sûr, et nous avons couvert les glaciers d’une pelisse estivale, creusé des mares pour réserver cette eau si précieuse, future fée des flocons d’or pour les hivers mauvais.
Alors il est venu, le temps. Le temps de faire de la montagne ce que l’on dit d’elle dans les dîners en ville : une oasis résistante aux errements de l’humanité. De rire de tout ce qui, sous l’air de la protection, est restriction de nos libertés et judiciarisation de nos vies. Basta les panneaux, les notices, les machins qui clignotent. Et s’il le faut, désobéissons. Ce sera notre sagesse.
Vous ai-je déjà parlé d’In Mourning ? Non ? Sérieusement ? Impossible, vous devez vous tromper. J’avais pourtant noté ça dans mon agenda, en lettres capitales, rouges, surlignées d’or… façon panneau d’alerte qu’on ne peut ignorer. Il ne manquait que le gyrophare. Bon, je yoyotte peut-être, mais comment ai-je pu passer à côté d’une injonction que j’avais moi-même plantée ?
Sept albums, et toujours cette impression que le groupe suédois avance sans jamais se trahir. Depuis ses débuts, la formation de Falun s’est imposée comme l’une des voix les plus sensibles et ambitieuses du Death Melo. Avec The Immortal, elle signe une œuvre dense et aérienne. Dès les premières mesures, on comprend qu’il ne s’agit pas d’un simple album de genre, mais d’un paysage sonore : 47 minutes taillées pour captiver, tenir en haleine et surtout émouvoir. La marque de fabrique d’In Mourning est bien présente : marier intensité brute et respirations éthérées, transformer la lourdeur du Death Metal en vecteur d’émotion. Les compositions de The Immortal ne se figent jamais. Elles avancent, se tordent, respirent. Les riffs sont massifs et superbement bien sentis. Les growls profonds, comme des grondements telluriques, trouvent un contrepoint dans des voix claires qui s’élèvent avec fragilité. Rage et apaisement, obscurité et lumière : la dualité est partout.
Les guitares, puissantes mais expressives, tissent des lignes évoquant parfois Opeth, parfois Edge of Sanity. Les claviers et nappes atmosphériques, discrets mais essentiels, ajoutent ce vernis cinématographique qui fait de chaque morceau un décor.
Trois titres touchent au sublime.
North Star est l’éclat pur : une intro contemplative, bientôt bousculée par la tempête. Le morceau avance comme une traversée polaire, guidée par une étoile cachée derrière les nuages. Le refrain, lumineux, va déchirer vos nuits. Le tout, simplement merveilleux.
Puis viennent Moonless Sky et Staghorn, deux chapitres d’une même histoire. Le premier installe une nuit lourde, sans éclat, chaque note en attente de l’aube. Le second explose, ample et dramatique, où la rythmique s’épaissit et les guitares se répondent dans l’urgence. Un diptyque narratif magistral.
Ces trois joyaux rappellent qu’In Mourning, derrière la brutalité apparente, parle d’abord au cœur.
Malgré ses respirations progressives, The Immortal reste du Death Metal pur jus. Les riffs pèsent, la batterie martèle, les growls mordent. La production, claire sans être aseptisée, laisse chaque instrument respirer tout en conservant la tension. Les morceaux, souvent ramassés, vont à l’essentiel. Chaque passage compte, chaque mélodie pèse.
On pourrait dire que The Immortal est un disque à tiroirs : immédiat au premier abord, mais qui se révèle à chaque nouvelle écoute. Addictif, riche, profondément émouvant. La mélancolie domine, mais avec une grandeur, une dignité dans l’ombre. Plus qu’un album de Death Melo, une œuvre avec une âme et In Mourning frappe fort.
On vous dit toujours qu’il faut écouter ceci, qu’il ne faut pas manquer cela. Alors si vous êtes du genre à détourner le regard quand tout clignote, à descendre les pistes fermées parce qu’elles sont les plus belles, à préférer la fureur lucide au confort tiède… cet album est pour vous.
Sinon, remettez votre casque en mousse et suivez les panneaux. Mais sachez-le : même les panneaux finissent par rouiller, se faire manger par la mousse et s’oublier. Moi, j’ai mis trois mois pour revenir à cet album alors que j’avais planté une alarme en moi, sans y prêter attention quand elle a dû sonner.. Heureusement que le vivant, sous la forme d’un SMS du Ced toujours vigilant, me l’a brutalement rappelé.
Il n’existe pas de panneau vivant, pas de gyrophare rouge passion. Mais ce The Immortal, lui, n’est pas qu’un album. C’est un panneau. Planté. En toi.
Tracklist de The Immortal :
01. The Immortal 02. Silver Crescent 03. Song Of The Cranes 04. As Long As The Twilight Stays 05. The Sojourner 06. Moonless Sky 07. Staghorn 08. North Star 09. The Hounding