Bien que n’ayant pas connu le même succès commercial que certains de leurs contemporains, le groupe britannique IQ a néanmoins créé un catalogue d’albums de haute qualité qui rivalise avec ceux de n’importe qui d’autre dans l’univers du rock progressif. Toute personne familière avec la musique somptueuse et mélodique d’IQ détient en secret son album préféré, caché là, pas bien loin : jusqu’à présent, le mien était le magnifique double opus de 2014, The Road of Bones. Mais chut, c’est secret.
Avec plus de 40 années d’histoire, IQ, infatigable jardinier, a semé avec patience carottes et autres légumes, et ainsi ratissé petit à petit une base de fans incroyablement fidèle. Dominion devient le treizième album d’une carrière de 44 ans pour aboutir à cette noble récolte. L’album était très attendu des aficionados (dont je fais partie), arrivant six ans après le précédent album Resistance (que je n’avais pas trouvé fou-fou) – le plus long intervalle entre deux albums, je pense.
Le chanteur Peter Nicholls déclarait en évoquant cette sortie: "Oui, cela fait longtemps que nous y travaillons (on ne peut pas nous accuser de précipiter les choses !) mais nous sommes convaincus que cet album est vraiment fort et qu’il valait la peine d’attendre. Sortir un nouvel album d’IQ dans notre 44e année est vraiment excitant."
Bien qu’IQ ait connu des changements de line-up au cours de son histoire, les musiciens de ce Dominion sont les mêmes depuis 2010, avec quatre membres présents depuis les années 1980. Aux côtés de Nicholls, on retrouve le cofondateur et guitariste Mike Holmes, le bassiste Tim Esau, Neil Durant aux claviers et le batteur Paul Cook.
En écoutant Dominion, l’alchimie entre ces cinq musiciens est frappante – une symbiose naturelle qui ne peut être atteinte qu’en jouant ensemble pendant des décennies. Je ne peux penser qu’à Marillion etRush qui possèdent également cette unité musicale si simple, si pure. Tous les membres du groupe livrent des performances stellaires, avec une production, un mixage et un mastering qui offrent une clarté sonore et une richesse permettant à chacun de s’élever.
La musicalité est constamment impressionnante, et il faut reconnaître que Peter Nicholls est une force dominante sur Dominion. "Je sonne sur cet album comme j’ai toujours voulu sonner", a-t-il déclaré récemment. L’une des voix les plus reconnaissables et distinctives du monde prog, son style est un hybride des tons gracieux de Geoff Mann (Twelfth Night) (Un autre chanteur du néo-prog des années 80, avec une voix expressive et un peu fragile), proche de celle de David Cousins (Strawbs) (Un timbre parfois proche, notamment dans les moments plus délicats et mélancoliques, même si Cousins a une approche plus folk par moment). Tout au long de cet album, les mélodies vocales sont exquisément élaborées et les voix sont au centre du mixage, captant l’attention avec une précision cristalline. La voix de Nicholls semble n’avoir pas fléchi d’une once pendant toutes ces années, de nombreux chanteurs aimeraient détenir le même élixir de jouvence vocale.
Le nom même de l’album et certains de ses thèmes lyriques sont inspirés du poème de 1933 "And death shall have no dominion" du poète gallois Dylan Thomas. Dans une récente interview, Nicholls a expliqué que Dominion parle de tirer le meilleur parti du temps que nous avons pour créer la meilleure vie possible. Avec cinq chansons et une durée de cinquante-trois minutes, la plupart des fans (de carottes), saliveront à l’idée de la chanson d’ouverture de 22 minutes, The Unknown Door. Et ils auront raison, elle est fabuleuse !
Une véritable épopée cette première piste, c’est un régal musical du début à la fin sans un seul moment perdu. Le discours de déclaration de guerre déconcertant de Neville Chamberlain sert de tremplin à plusieurs mouvements distincts qui s’enchaînent de manière organique et offrent un voyage d’écoute cohérent. Des passages instrumentaux passionnants, incluant des solos de guitare et de clavier exquis ainsi qu’une batterie impressionnante, s’entrelacent avec de beaux segments vocaux. Il y a de nombreux moments à vous donner la chair de poule et, dans la plus pure tradition du Rock Prog. L’auditeur sera emmené dans une odyssée musicale et récompensé par plus d’un pay-off extrêmement transportant. Mention spéciale à la petite guitare sèche à la Mike Oldfield... Ooooh !!
Un répit est bien nécessaire pour absorber la magnificence des 22 minutes précédentes. La deuxième piste, One of Us, est une chanson acoustique courte avec une instrumentation épurée et des vocaux vibrants et émotionnels. Quelle guitare acoustique, elle sert de nettoyeur auriculaire bien utile après l’immensité de la chanson précédente et l’intensité de la suivante. (Malgré la technologie d’aujourd’hui, j’apprécie que les groupes conservent les petits couinements de corde souvent entendus dans les enregistrements de guitare acoustique !)
La chanson qui suit, No Dominion, est en tous points extraordinaire. Ma chanson préférée de l’album, cette incroyable chanson de six minutes possède une intro instrumentale poignante (avec les claviers remarquables de Neil Durant) et est bénie par un solo de guitare intense de Mike Holmes. Il y a une fin en fade-out (pas la première de ce type en 2025...). À tous autres égards, cette chanson est tout simplement merveilleuse.
Far From Here est une chanson moyennement longue de douze minutes composée de multiples mouvements qui pourraient remplir un album entier d’une formation comme celle de Marillion. Encadrée par des duos vocaux/claviers atmosphériques, démarrant sous des ondes cristallines et des nappes éthérées, le point culminant de la chanson devient un rock-out instrumental prolongé qui met en vedette un jeu dynamité de tout le groupe et en particulier celui du batteur Paul Cook. C’est une séquence sensationnelle avec une puissance féroce rarement entendue dans la musique d’IQ, mettant en valeur les immenses talents du groupe à leur meilleur niveau. Délicieuse piste à la fois épurée et survitaminée. Sa conclusion m’en ferme les yeux de plaisir.
Le morceau de clôture de l’album, Never Land, suit un modèle bien familier du groupe avec une voix si merveilleusement imparfaite de Nicholls et une instrumentation légère. Le tout s’intensifiant progr-essivement jusqu’à ce que le groupe complet éclate en action avec un effet dramatique. On y trouve des moments percutants et une superbe vitrine mettant en lumière le son caractéristique d’IQ. Gros pay-off émotionnel pour cette chanson qui clôture l’album. Musicalement, c’est une piste totalement cinématographique, pour laquelle il n’est même pas utile de fermer les yeux pour partir far far away...
Dans ses moments les plus forts, Dominion est phénoménalement fort, pour le reste tout est simplement très très bon. The Unknown Door, Never Land et No Dominion, en particulier, sont exceptionnels, et il y a un passage exaltant à ne pas manquer dans Far From Here. Il est honnête de dire que l’album ne brise pas énormément de nouveaux terrains musicaux, mais lorsqu’un groupe possède un style aussi efficace et agréable, c’est généralement une bonne chose et c’est certainement le cas ici. Nous pouvons tous penser à des artistes qui ont changé leur son avec des résultats mitigés. IQ doit être félicité pour faire ce qu’ils font, puisque c’est un régal. On ne peut qu’admirer cette longévité d’IQ, auquel notre attachement viscéral pourrait peut-être bien provenir du fait que ce groupe ne triche pas, ne ment pas... Et dans ce monde d’illusions, où les promesses sont à peine tenues le temps d’une ouverture de lèvres et où le mensonge a valeur de subsidiarité, on ne peut que ressentir la loyauté d’IQ à sa juste valeur.
Dominion ravira sans aucun doute les nombreux fans (carottes) indéfectibles d’IQ et si vous n’êtes pas encore dingue d’eux ou si vous êtes juste curieux d’IQ depuis un moment, faites vous une priorité de découvrir cet album. C’est une œuvre qui pourrait vous prendre un certain temps pour être "accrochée", mais il sera extrêmement gratifiant lorsque l’hameçon se plantera en vous – alors, persévérez ! Vous en serez probablement récompensés, quant à moi, il deviendra certainement mon nouvel album préféré d’IQ, car sans doute le plus abouti, le plus émotionnel.... sans longueur surannée... et comme pourrait le sous-entendre la pochette, la bien belle visite d’un jardin intérieur infini. Dominion d’une beauté incomparable.
Tracklist de Dominion :
01. The Unknown Door 02. One Of Us 03. No Dominion 04. Far From Here 05. Never Land