Parce que nous vous l’avions promis en ce début d’année. Parce qu’il était temps aussi de lever un peu plus souvent la tête, de tendre l’oreille vers des territoires que nous laissons parfois à l’écart, faute de temps, faute d’imagination, faute de courage. Alors, les oreilles sorties sans bonnet ni cache oreilles, malgré les froidures persistantes, le Diable Bleu monte la garde. Il scrute l’horizon du rock progressif, du Metal Prog, de ces musiques essentielles à la respiration du monde moderne. Preuve à l’appui, deux chroniques issues de cet univers viennent fleurir votre hiver lors de cette ultime mise à jour. Certes, côté réactivité, un simple coup d’œil à la date de sortie de Legacy rappellera que le chemin reste long. Très long. Mais parfois, mieux vaut arriver en retard avec des idées claires que précipité avec un verdict hasardeux.
Formé par le chanteur Andy Robison et le guitariste Phil Monro, le groupe britannique Ihlo avait, avec Union (2019), planté son drapeau dans le paysage du Metal progressif : un album salué comme « une étincelle de génie », une exploration des failles émotionnelles qui fissurent les relations humaines. Avec Legacy, leur deuxième opus, la question n’est plus de savoir s’ils existeront, mais comment — et surtout, jusqu’où.
Car la prog britannique, voyez-vous, est à la musique ce que le théâtre shakespearien est à la scène : un art de la nuance, du vertige et de la chute, où chaque note est un vers, chaque silence un point de suspension. Un art qui domine, non par la force, mais par la profondeur — comme le Death finlandais domine par la mélancolie, l’indus allemand par la mécanique implacable, ou le Metal contestataire français par la rage de sa langue. La prog britannique, elle, règne par l’intelligence et pureté. Et Legacy en est une manifestation éclatante.
Legacy compte dix titres pour près de 68 minutes, intégralement écrits, arrangés et produits par Robison et Monro, également aux claviers. À leurs côtés, le batteur Clark McMenemy, véritable moteur organique de l’ensemble, ainsi que plusieurs contributions instrumentales, dont celles de Liam McLaughlin, Connor Mackie et Romain Jeuniaux.
Sur le plan thématique, Legacy observe l’avenir avec une méfiance lucide. Un futur proche où le progrès technologique semble vidé de sens, guidé par le rendement plus que par la vision. Un monde d’écrans, de QR codes, d’assistants numériques omniprésents. Un monde qui file à la vitesse d’une navette lancée vers Mars, sans frein d’urgence, sans bouton pause, attendant l’écrasement final.
Dans ce contexte, six années entre deux albums, c’est long. Trop long, peut-être, pour un groupe encore en devenir. La question s’impose donc naturellement : Legacy confirmera-t-il Union ? Propulse-t-il Ihlo vers un statut plus qu’espéré ? Inutile d’attendre les dernières lignes pour obtenir un début de réponse.
Wraith ouvre l’album comme un voile que l’on déchire. Une introduction fantomatique, presque cérémonielle, bientôt tranchée par une rythmique sèche et une voix qui impose sa stature. Les downbeats frappent sans prévenir, le refrain hypnotise, le solo de Connor Mackie élève le propos. Tout Ihlo est déjà là : maîtrise, puissance, sensibilité et élégance.
Source enveloppe l’auditeur de claviers atmosphériques et de vocaux chargés d’émotion, avant de libérer ses muscles métalliques. Un titre solide, tendu, où les synthés tracent des lignes mélodiques aussi discrètes qu’efficaces.
Avec Empire, Ihlo livre l’un de ses morceaux les plus accessibles. Refrain hymnique, riffs massifs, claviers scintillants. Un futur moment fort sur scène, sans aucun doute. Storm, plus bref, alterne passages électroniques et séquences lourdes, porté par une belle prestation vocale, même si l’on regrette une coda ambiante trop vite évacuée.
Puis viennent les sommets. Mute, d’abord. Huit minutes de mélancolie lente, presque suspendue. Une respiration nécessaire dans un album dense. Vocaux plaintifs, solo de guitare ciselé, dérive Doom menée par les claviers. Un morceau qui serre la gorge. Mon premier coup de cœur.
Cenotaph, ensuite, brutal dès l’introduction, magistral dans son refrain déchirant. « LET ME GO… ». Tout y est. La tension, la déflagration, l’élégance du chaos. Un final épique porté par une batterie furieuse. Grand morceau. Vraiment.
Replica joue la carte du contraste. Dépouillée, presque inconfortable dans son entame, elle explose ensuite en un exercice de prog Metal puissant. La batterie de McMenemy y est terrifiante de précision. Le genre de performance qui transforme un excellent batteur en futur point de référence. Chef d’œuvre qui pourrait vous tordre le bide.
Haar, coincé entre ces deux géants, peine à exister pleinement. Solide, certes, mais moins marquant. Une respiration plus qu’un jalon. La fin de l’album, en revanche, est exemplaire. Le titre éponyme Legacy déploie des synthés tourbillonnants et des vocaux phénoménaux. La montée en tension est admirable, la libération émotionnelle sublime, portée par un solo de Romain Jeuniaux à donner la chair de poule. Encore un chef d’œuvre ...
Signals conclut l’ensemble avec un riff de clavier glorieux, presque jubilatoire, soutenu par une performance de batterie étourdissante. L’épilogue synthétique apaise, laisse l’auditeur seul avec ce qu’il vient de traverser. Et il y a de quoi rester silencieux un moment.
Enregistré dans une église reconvertie, Legacy bénéficie d’une acoustique ample et précise. Le mixage est remarquable. Un album pensé pour l’écoute au casque, un festin pour audiophiles exigeants. Et avant les derniers mots, soulignons ce qui fait de Legacy une œuvre singulière : les claviers. Omniprésents sans jamais écraser, luxuriants sans excès, ils sculptent l’espace, guident l’émotion, donnent à l’album son identité profonde. Legacy est dense, constant, exaltant. Un album qui confirme, affirme et dépasse. On espère simplement que l’avenir sera moins avare en années d’attente. Mais que voulez-vous, même face à l’excellence, certains trouvent encore matière à râler. C’est souvent à cela qu’on les reconnaît.
Alors oui, pour répondre clairement à la question initiale : Legacy est une réussite éclatante. Wraith, Replica, Mute, Cenotaph et Legacy comptent parmi les meilleurs morceaux de prog Metal entendus depuis longtemps. L’avenir d’Ihlo s’annonce lumineux, solide, crédible.
Quel plaisir, enfin, de constater que la scène progressive britannique se porte si bien. Haken, Pure Reason Revolution, Returned to the Earth, et désormais Ihlo rappellent que la grandeur n’a pas besoin d’artifices tapageurs. Dans ce monde où les majors pondent des « talents » autopropulsés, des productions survitaminées où le fond le dispute à l’emballage clinquant, Legacy fait figure de plat de résistance. Face aux œuvres saturées de technologie mais vidées de sens, la musique authentique finira sans doute par reprendre ses droits sur le fast-food culturel. Elle le fait lentement, parfois en silence, mais elle triomphe largement de cette tambouille indigeste.
Six ans d’attente ? Soit. Mais quand le résultat est à ce point abouti, on pardonne, parce que l’on comprend. Et il suffit de jeter un œil sur les bouffonneries des derniers Grammy Awards pour finir de s’en convaincre.
Oui, c’est certain : la prog anglaise, comme le théâtre britannique, repose sur l’intelligence du texte, la vérité de l’interprétation et la confiance accordée au public. Si la prog britannique est la sœur jumelle du théâtre élisabéthain, c’est parce qu’elle partage son goût pour le tragique, le sublime, et cette capacité à faire coexister lumière et ténèbres. Comme Shakespeare, elle explore les abîmes de l’âme humaine sans jamais sombrer dans le pathos. Comme Marlowe, elle joue avec le feu, celui des guitares émotionnelles, des claviers envoûtants, des batteries qui semblent vouloir faire éclater la terre.
Et puisque nous parlons d’Angleterre et de scène, laissons Shakespeare refermer le rideau : « La musique est ma vie, et ma vie est la musique. Quiconque ne comprend pas cela n’est pas digne de Dieu. »