Un nouvel album de Sympho Metal, c’est un peu comme descendre à la cave en plein Dry January.
On sait très bien que c’est une mauvaise idée. On avait juré. On a signé pour trente-et-un jours d’eau plate, de regards supérieurs et de bonnes résolutions en plastique recyclable. Signé mentalement un pacte de sobriété sonore et liquide. Janvier serait sec, propre, digne.
Et pourtant… la main hésite. La clé tourne. La bouteille est là.
Deux réactions possibles, comme toujours.
La première, le “pouah non merci”. Trop riche, trop chargé, trop démonstratif. On se souvient des lendemains difficiles, des albums boursouflés comme des gueules de bois symphoniques, des chœurs en excès, des orchestrations qui collent au crâne. On jure que cette fois, c’est fini. Définitif. Plus jamais ça.
Et puis il y a l’autre. Le “nom de Dieu…”. Celui qui surprend. Celui qu’on n’attendait pas. Et là, tout s’effondre. Une gorgée appelle la suivante. Un morceau appelle l’autre. On devient vite "atticius" (addicté en savoyard) sans même s’en rendre compte. Dépendant heureux, sourire béat, verre imaginaire à la main, prêt à replonger.
Finies pourtant les belles promesses. Finis les discours sur la sobriété musicale.
On avait juré, la main sur le foie, que janvier serait sec. Qu’on reprendrait le vélo sur les routes de montagne dès les petites fleurs apparues au moment des premiers beaux jours. Qu’on écouterait des groupes post-minimalistes des îles Féroé (Désolé Ced pour l’image, qui sait bien que j’adore ce pays et ses artistes...), enregistrés dans des granges humides, sans refrains, sans sucre, sans plaisir immédiat.
On avait promis à Tante Berthe, celle qui confond kombucha et dissolvant, qu’on irait jusqu’au bout du Dry January. On avait même convaincu le médecin, à la splendide coupe rose et frange poisseuse, qu’on était prêt. Sérieusement prêt à embrasser une réunion d’alcooliques plus ou moins anonymes.
Et puis… Elbereth’s Grace a déboulé de ses montagnes enneigées, avec son Where Silence Speaks.
Et avec lui, l’effondrement méthodique de toutes ces saintes résolutions à la con.
Une écoute appelant une autre, chacune résonnant comme un verre qui se remplit à nouveau, discrètement, pendant que la raison regarde ailleurs. À chaque piste, je me retrouve désarçonné par un assemblage improbable, une carte des boissons interdites soigneusement dissimulée dans cette galette.
Un morceau sec et massif, type whisky brut de fût pour bûcheron canadien coincé par les glaces. Fort, puissant, étouffant. Celui qui râpe la gorge et impose le silence, Du Bist Der Sturm.
Un autre plus aromatisé, pop et entraînant, cocktail parfaitement dosé aux saveurs enlevées, motivant à reprendre le refrain, sublime Lord Of Fire.
Un noir profond, épais, poussiéreux, stout symphonique à accompagner d’une bière brune mentale, peu propice à la rigolade, Rise!
Deux autres encore, plus légers en apparence, presque acidulés, faux innocents, bulles joyeuses et celtisantes, à l’instar d’une mousse rousse irlandaise, Banner des Lichts ou Bane Of Darkness, qui mettent en joie tout en préparant la chute.
Et cette dernière boisson étrange, euphorisante, légèrement trouble, qui rend nigaud et aide à planer, comme une soirée techno mal maîtrisée, We Are The Storm.
Tout cela dans une seule et unique cave. Treize bouteilles. Tiens tiens… Plus d’une heure de musique, déployant une variété que l’on croise trop rarement dans le Sympho Metal. Du folk parfois, du heavy souvent, de la ballade jamais niaise, de la pop assumée, un soupçon de Death, et bien sûr du Sympho pur. Chaque gorgée apporte son lot de surprises.
Un sacré tout, au packaging étonnant, très éloigné des standards habituels du genre. Un ensemble, je te l’accorde, bien loin de l’industrie métallique aseptisée, calibrée, pasteurisée.
Ces jeunes artistes possèdent quelque chose de rare dans le monde du Sympho Metal. Le talent, déjà poli par peu d’années passées ensemble, mais qui brille haut, très haut, depuis la Suisse, récemment accompagné de camarades scandinaves. On perçoit ici des techniciens de haut niveau, des choristes au champ des possibles illimité.
La voix de Sarah Springel est un pur bijou. Son registre balaie le rock, la pop et le Metal avec une facilité presque indécente. Une diva simple, sans démonstration inutile, malgré un potentiel stratosphérique. Son chevalier vocal, Sieur Jasmin Kindler, me laisse plus partagé. Capable d’agacer sur certains passages, de séduire sur d’autres. Exemple parfait sur la pépite Where Silence Speaks, où Sarah livre tout simplement l’une des plus belles performances vocales du Metal actuel. Trois doigts suffisent pour compter les voix de ce calibre.
Dry January… pfff., Tout foutu à la poubelle en à peine 60 minutes de musique.
De très beaux moments. Vraiment très beaux. Dinguement beaux.
Presque un gâchis, quand on se rappelle le temps qu’il a fallu à notre joli monde pour se rendre plus propre. Supprimer les trains-bars trop tentateurs. Moraliser les terrasses. Faire baisser les yeux à Tante Berthe au volant de la 4L, les enfants vautrés à l’arrière, bouteille planquée sous le siège.
Un mois sans alcool… vraiment déprimant. Un nouvel album de Sympho… terriblement enthousiasmant.
Amies lectrices, amis lecteurs, plongez dans cette cave. Prenez le temps d’apprécier chaque gorgée. Replongez. Peut-être deviendrez-vous, vous aussi, dépendants de ces artistes doués, radicalement martiens, débarquant d’un lieu hors du temps et seulement relié par un téléphérique en période hivernale. Notre sémillant Kabet a raté la dernière benne, quel dommage, il y avait sûrement un verre de Génépi pour lui, là haut au village.
Tracklist de Where Silence Speaks :
01. Fallow The Call 02. Lord Of Fire 03. Rise! 04. Banner des Lichts 05. Bane of Darkness 06. Burn! 07. Lead Us Home 08.We Are The Storm 09.Song Of The Galdrim 10.Du bist der Sturm 11.Thousand Voices 12.Where Silence Speaks 13.Valinors Light (Version 2026)