Il n’y a pas de hasard à voir se développer une offre musicale incarnant un nihilisme cohérent avec notre époque particulièrement tourmentée. La scène Black a profondément muté, délaissant sa dimension sataniste (désormais obsolète) pour basculer dans une démarche de représentation de ce nihilisme collant à la peau de nos sociétés contemporaines qui, de fait, ne croient plus en grand-chose. On passera sur le patronyme du groupe, terme sympathique mais difficile d’y voir une quelconque dimension Black. Cela ne fait selon moi qu’augmenter l’aspect un peu absurdes ce type de groupes, décalé a minima. Evidemment, la scène post devenu importante dans ce Metal Extrême aime à jouer sur une image avant-gardiste et ce patronyme ne manque pas de faire écho à cette démarche.
Originaire de Los Angeles, ville pas franchement réputée pour sa scène Black (c’est peu de le dire !), Agriculture a été fondé en 2019 par le binôme Kern Haug (batterie) et Dan Meyer (chant, guitare). Le bassiste Leah Levinson et le gratteux Richard Chowenhill ont ensuite rejoint le groupe permettant à ce dernier de se stabiliser et de se lancer. J’ai mentionné post Black mais c’est au sein de la scène Noise que le groupe s’est d’abord installé. Ce point est important car déjà cela permet de comprendre l’éclosion de ce groupe dans cette ville qui possède une vraie scène noise (avec un Touché Amoré certes dans un registre plus hardcore mélodique mais groupe majeur). Aussi, le Black / Noise d’Agriculture brase large entre Doom, Free Jazz, rock. En ce sens, le groupe est profondément contemporain et l’appellation post Black a cette vertu d’étiqueter toutes ces formations black ambiant dont les influences sont diverses et variées.
Très créatif, Agriculture s’est fait sa petite place au sein de cette scène dominée par l’excellent Deafheavenmultipliant les sorties. Ce The Spiritual Sound est porté par une démarche assez spirituelle. Le mieux reste de citer l’état d’esprit du groupe : « Dan écrit comme quelqu’un qui cherche le divin à travers le bruit, puisant dans le bouddhisme zen, l’effondrement historique, le deuil extatique. Les morceaux de Leah suivent un autre chemin : ancrés dans l’histoire queer et la littérature de l’ère du sida, enveloppés dans la brume étouffante du présent, ils portent le poids de la survie comme rituel quotidien. Son écriture interroge comment honorer la communauté queer et la lutte collective sans les transformer en marque identitaire ou en mythe personnel — comment rester honnête, comment rester présent. Bien que différentes, leurs voix convergent dans une même grammaire spirituelle — celle qui définit l’unité de The Spiritual Sound : non comme une addition de morceaux, mais comme une expression unifiée. »
Démarche conceptuelle donc, on retrouve les aspérités modernes avant-gardistes où tout semble un peu mélangé. Il y a une colère, et la dimension cathartique de ce Black semble viscérale ; en deux décennies, le Black est vraiment d’un aspect macabre à une dimension plus organique, sombre et glaciale, reflet des tourments de ce XXIème siècle.
Le premier single Bodhidharma est tout aussi symptomatique de cette démarche. Ecoutons encore Dan Meyer « Bodhidharma, le fondateur du zen, était un moine indien qui est resté assis à fixer le mur d’une grotte pendant neuf ans. Il aurait même coupé ses paupières pour ne pas s’endormir. Un jour, un autre moine est venu le voir et lui a dit : “Ma tête brûle d’anxiété, maître, peux-tu apaiser mon esprit ?” Bodhidharma a continué à fixer le mur. Le moine, Huike, est resté dehors toute la nuit, jusqu’à avoir de la neige jusqu’à la taille. Finalement, en geste de désespoir, il s’est tranché un bras et l’a offert au maître. Il est ensuite devenu le successeur de Bodhidharma. » Ce que je trouve intéressant, c’est que d’une démarche spirituelle initiale sur un bouddhisme clairement réputé pour son pacifisme, Agriculture en retient une noirceur totale. C’est pour moi un bon résumé de ce post black tourmenté.
Groupe intéressant plus pour ce qu’il représente que sa musique, clairement trop âpre et tourmentée pour moi, mais qui plaît à un public post black très bien servi en ces temps troublés.