Quelques albums s’annoncent par un frisson. D’autres par une promesse. Waving at the Sky, lui, commence par un silence intérieur, celui que l’on garde lorsque l’on pressent que la musique va remuer bien plus que nos goûts.
Après The Approbation, coup d’éclat déjà remarquable, AVKRVST ne se contente pas d’affiner sa formule. Le duo norvégien choisit une voie autrement plus dangereuse: revenir en arrière, dans les zones troubles de l’enfance, là où se forment les fissures invisibles que l’âge adulte maquille tant bien que mal. Cette œuvre est une préquelle, oui, mais surtout une autopsie émotionnelle, menée à hauteur d’enfant.
Sept titres. Sept fragments de mémoire. Sept chambres aux murs trop fins.
Simon Bergseth et Martin Utby étaient jeunes lorsque cette tragédie, impliquant deux familles, a secoué leur pays. Des années plus tard, devenus pères, ils rouvrent cette plaie ancienne. Non par voyeurisme. Non par provocation. Mais parce que certaines blessures refusent obstinément de se refermer, surtout lorsque l’on se met à regarder ses propres enfants dormir.
Ce disque ne raconte pas une histoire, il va parvenir à faire ressentir, l’indicible de l’horreur. Les douleurs physiques et psychiques ne sont jamais décrites frontalement. Elles s’insinuent. Dans une basse qui martèle comme un cœur affolé. Dans des nappes de piano qui semblent chercher de l’air. Dans des guitares tantôt caressantes, tantôt coupantes. Dans ces voix claires qui tentent de rester dignes, et ces growls qui surgissent comme des cris étouffés trop longtemps retenus.
Ici, le Metal progressif cesse d’être un exercice de style. Il devient un langage émotionnel, un outil pour dire l’indicible, une œuvre musicale d’une maturité confondante
Musicalement, Waving at the Sky est une démonstration de force musicale. Groove, Metal progressif, heavy prog, folk rock, élans symphoniques… tout se fond dans une matière fluide, organique, étonnamment cohérente. AVKRVST ne juxtapose pas les genres, il les digère.
La section rythmique est tout simplement exceptionnelle. La basse d’Øystein Aadland est une entité à part entière. Omniprésente, expressive, parfois presque bavarde, elle rappelle cette capacité rare qu’avait Geddy Lee (Rush) à être à la fois colonne vertébrale et voix intérieure. Elle gronde, elle pleure, elle insiste là où ça fait mal. Øystein Aadland, venant du Black Metal, apporte ici une fusion haut de gamme avec la Prog.
La guitare, celle d’Edvard Seim, ou plus exactement les guitares, elles, naviguent entre élégance progressive et tranchant émotionnel, quelque part entre Nick Barrett(Pendragon) et John Mitchell (Arena). Pas pour impressionner. Pour toucher juste.
Chaque instrument semble porter sa part de responsabilité dans ce récit collectif. Même isolé, aucun n’est décoratif.
Preceding Ou comment ouvrir un disque comme on entrouvre une porte interdite. Claviers en clair-obscur, basse déjà narrative, signatures rythmiques instables. Tout annonce un déséquilibre à venir. Le solo de guitare, d’une sobriété bouleversante, agit comme un dernier moment de calme avant la chute.
The Trauma Le titre ne ment pas. Construction magistrale, tension permanente. La montée progressive évoque ce moment précis où l’innocence comprend qu’elle ne sera plus jamais intacte. Le growl final n’est pas un effet Metal, une déflagration émotionnelle.
Families Are Forever Une ballade trompeuse, presque rassurante au départ. Puis la musique se fissure. Le groove s’installe, la tension revient, sourde. Le morceau dit tout ce que ces mots peuvent cacher lorsqu’ils sont prononcés à voix basse. Superbe, glaçant. L’antécime de cet album, Chef-d’œuvre.
Conflating Memories La confusion des souvenirs, leur contamination. La flûte, inattendue, apporte une lumière fragile, bientôt engloutie par une montée instrumentale somptueuse. L’émotion affleure sans jamais basculer dans le pathos.
The Malevolent (feat. Ross Jennings) La malveillance prend ici une forme presque incarnée. Jennings (Haken) impressionne par son amplitude, mais surtout par sa retenue. Rien n’est surjoué. Tout est précis, nerveux, implacable.
Ghosts of Yesteryear Les fantômes ne crient pas. Ils persistent. Ce morceau est hanté, littéralement. Alternance parfaite entre puissance prog et suspension onirique. Le final, d’une richesse folle, laisse un goût amer et durable.
Waving at the Sky Le sommet. Les sons atroces liés à cette sale affaire, la radio, les pas, la voiture… autant de détails qui prennent ici une dimension tragique. Comme si le monde continuait, indifférent, pendant que tout s’effondre ailleurs. Le final épique n’est pas une libération. C’est un regard levé vers quelque chose qui ne répond pas. Chef-d’œuvre absolu.
Quand le Metal se met au service des tragédies humaines, il cesse d’être un genre. Il devient un acte. Toucher à un enfant, c’est piétiner bien plus qu’une vie, c’est salir ce qui nous relie tous. C’est rompre un pacte fondamental et donc s’exclure soi-même de l’humanité.
AVKRVST n’évoquera pas le pardon. Il ne cherche pas l’explication. Il désigne, il expose, il oblige à regarder. Le tout avec délicatesse et empathie. Et en cela, Waving at the Sky est un disque nécessaire. Inconfortable. Essentiel.
On n’entre pas dans Waving at the Sky comme dans un album ordinaire. On y entre à pas comptés, avec la sensation diffuse que quelque chose d’essentiel, et de profondément inconfortable, s’y joue. La pochette vous avait déjà interpellés, puis la musicalité a apporté cette certitude, que vous étiez en face d’autre chose que d’un simple album de Metal. Oui, il ne s’agit pas d’un album immédiat. Il demande du temps, de l’écoute, de la disponibilité émotionnelle. Mais l’investissement est immense. Une fois l’hameçon planté, il ne vous lâchera plus.
À titre personnel, je n’hésite pas une seconde: Waving at the Sky s’impose comme l’un des albums les plus marquants, tous styles confondus, de ces dernières années. Probablement le plus abouti du monde Rock Prog. Certainement le plus bouleversant du Metal qui prend résonance, toujours et encore, dans le présent norvégien.
Merci AVKRVST. Pour la musique. Et pour l’humanisme des propos tenus.
Tracklist de Waving at the Sky :
01. Preceding 02. The Trauma 03. Families Are Forever 04. Conflating Memories 05. The Malevolent 06. Ghosts of Yesteryear 07. Waving at the Sky