BEYOND THE STYX "Divid",
CRIPPLED BLACK PHOENIX "Sceaduhelm",
ARMORED SAINT "Emotion Factory Reset",
THE MOON AND THE NIGHTSPIRIT "Seed Of The Formless",
VANIR "Wyrd"
Je peux me tromper, je me rappelle, cela m’est arrivé une fois.
Alors que nous venions de chroniquer le sublime A Dark Poem Part II: Sanguis, nous n’avions pas forcément senti toute la pertinence de revenir sur le A Dark Poem Part I. Nous avions ainsi précipité cette première erreur. La seule, en cinq années de chronique. Du moins, à l’époque, nous le pensions.
Pour une fois, une promesse avait été faite : celle de tenir le calendrier annoncé par Green Carnation. Promesse tenue, et même largement en deçà de nos attentes. A Dark Poem Part I: The Shores Of Melancholia n’était que le premier étage de la fusée d’une trilogie appelée à paraître dans les deux années suivantes. Il aura finalement fallu moins de dix mois pour découvrir Part II :Sanguis, puis quelques mois supplémentaires pour atteindre le troisième étage. Et nous voici donc, à prétendre raconter l’ensemble.
À l’époque, nous aurions dû écrire ceci : "Green Carnation frappe fort avec A Dark Poem Part I: The Shores Of Melancholia. Il frappe fort mais finement, avec précision. Il nous touche en plein cœur, nous fait vibrer, nous remue, transfigurant le Dark au point de le rendre Bô. » Et, ma foi, nous n’étions pas complètement à côté de la plaque (notez le « encore cette fois… » sous entendu).
Ce premier volet posait déjà des fondations particulièrement solides : six titres, une écriture riche, des incursions progressives, doom, black et gothic, quelques détours groovy ou jazzy, et surtout cette capacité assez rare à faire cohabiter puissance et émotion sans donner l’impression de construire un édifice musical à coups de parpaings.
As Silence Took You ouvrait les hostilités dans une lourdeur doom parfaitement assumée avant de progressivement prendre de l’ampleur. In Your Paradise apportait une respiration plus rock et fédératrice. Me, My Enemy, avec ses ambiances jazzy, m’avait demandé davantage d’efforts avant de finir par m’embarquer. Tout est relatif, évidemment : même la piste la moins convaincante restait une sacrée proposition.
Puis arrivait The Slave That You Are, avec Grutle Kjellson d’Enslaved, rappelant à tout le monde que Green Carnation n’avait pas rangé ses vieux démons extrêmes au grenier. Le morceau semblait parfois convoquer suffisamment de guitaristes pour remplir une salle de concert à lui tout seul. The Shores Of Melancholia portait admirablement son nom, avant que Too Close To The Flame, presque dix minutes au compteur, ne vienne refermer ce premier chapitre.
Nous lui aurions donc accordé un joli 17/20. Premier étage validé et surtout première et dernière erreur rattrapée. Et maintenant que l’ensemble de la fusée vient de partir, voyons comment l’œuvre complète atteint son apogée.
Lorsqu’une œuvre particulièrement ambitieuse déboule dans nos oreilles, le chroniqueur peut parfois adopter un comportement assez particulier, qui consiste à écouter, réécouter, chercher, lire, comparer, demander l’avis de quelques camarades, disséquer les morceaux, puis revenir quelques jours plus tard sur les mêmes conclusions avec cette délicieuse impression d’avoir peut-être enfin compris quelque chose. Pourquoi cette agitation cérébrale ? Mystère. Peut-être parce qu’une œuvre qui nous chamboule nous pousse naturellement à chercher quelques points d’ancrage, mais peut-être aussi parce que nous sommes des chroniqueurs et que nous supportons assez mal l’idée qu’un disque puisse nous échapper sans que nous ayons immédiatement réussi à lui coller une étiquette, trois adjectifs et une conclusion définitive.
Prenons un amateur de bicyclette, puisque nous avons la faiblesse de connaître quelques spécimens de cette étrange espèce. Vous lui montrez une photographie de vos ascensions du Galibier, du Ventoux ou de l’Alpe d’Huez et vous obtenez immédiatement des réactions, des souvenirs, des commentaires techniques, voire une dissertation improvisée sur la pente moyenne des derniers kilomètres. Ces grands cols véhiculent leur propre légende et attirent naturellement les regards. En revanche, présentez-lui une magnifique ascension sauvage, parfaitement casse-pattes, techniquement exigeante et probablement inconnue de 98 % des cyclistes de la planète pédale, et vous risquez d’obtenir un silence poli, éventuellement accompagné d’un vague « ah oui, sympa ».
Le monde attire le monde, les grands cols attirent les amateurs de grands cols et les routes déjà consacrées par la légende n’ont nullement besoin de réclamer leur publicité.
Pour nos GMA, il arrive que le phénomène soit identique. Certaines grosses machines possèdent déjà leur réputation, leur public, leur réseau de chroniqueurs, leurs milliers de commentaires et cette capacité formidable à déclencher l’enthousiasme avant même que la première note ait commencé de vibrer. D’autres œuvres, pourtant ambitieuses, originales et autrement plus difficiles à apprivoiser, avancent avec beaucoup moins de bruit. Elles ne sont pas nécessairement moins belles, elles sont simplement moins immédiatement identifiables.
Et l’intégrale A Dark Poem appartient précisément à cette seconde catégorie. Je n’ai ainsi pas reçu, autour de moi, de retours franchement enthousiastes de la part des amateurs de Metal plus mainstream auxquels j’avais soumis cette trilogie. Rien de particulièrement négatif non plus, mais pas cette belle pulsion qui donne envie de courir acheter les quatre disques vinyles dans la minute. En revanche, dès que je suis allé voir ce qu’en pensaient les camarades chroniqueurs d’autres médias, le paysage changeait complètement : enthousiasmes, analyses passionnées et envolées parfois franchement dithyrambiques.
Ce contraste m’a d’autant plus amusé que les chroniques consacrées à l’œuvre semblaient parfois avoir été écrites par des chroniqueurs confrontés au même problème que moi : comment raconter quelque chose qui déborde constamment du cadre dans lequel on essaie de le faire entrer ? Quand une œuvre devient suffisamment déboulonnante pour perturber son propre commentateur, la chronique peut rapidement prendre des allures de chantier après trois cafés et trente réunions de trop. Celle-ci ne dérogera donc pas à la règle : elle est déjà partie dans tous les sens, comme d’habitude, mais cette fois avec un GPS qui semble avoir décidé de repartir en vacances vers de nouveaux cols.
Avec A Dark Poem – The Complete Series, Green Carnation nous offre enfin la possibilité de regarder la fusée entière plutôt que de nous contenter d’examiner chaque étage séparément, ce qui présente tout de même l’avantage de comprendre pourquoi le constructeur avait décidé de les empiler dans cet ordre.
Car si les trois albums peuvent parfaitement être abordés individuellement, leur réunion révèle progressivement une construction beaucoup plus vaste. The Shores Of Melancholia, Sanguis et The Messiah Complex ne ressemblent pas à trois épisodes indépendants auxquels on aurait ensuite essayé de trouver un quelconque fil conducteur pour justifier leur réunion en coffret. Ils donnent plutôt l’impression de trois mouvements d’une même œuvre, chacun possédant sa couleur, son atmosphère et son point de vue, mais participant à un voyage dont la destination n’apparaît véritablement qu’une fois l’ensemble parcouru. Et cette ambition n’est finalement pas si éloignée de l’histoire du groupe lui-même. Il faut d’ailleurs s’arrêter un instant sur Green Carnation, parce que le nom lui-même raconte presque à sa manière le chemin parcouru par le groupe. Dans ses premières années (il y a 35 ans..), alors que Tchort et ses comparses évoluaient dans des territoires beaucoup plus extrêmes, l’idée de la « carnation verte », cette chair verdâtre évoquant la putréfaction, collait assez naturellement à l’univers death Metal du groupe. Quelques décennies plus tard, le même nom semble avoir changé de nature avec son propriétaire : la viande pourrissante a laissé place à quelque chose de beaucoup plus végétal, plus lumineux, mais aussi infiniment plus complexe.
Et ce n’est pas une mauvaise définition de l’évolution musicale de la formation. Le groupe n’a jamais véritablement accepté de rester enfermé dans une case, passant du death et du doom à des territoires progressifs, acoustiques, mélodiques, atmosphériques et orchestraux avec cette curieuse capacité à donner l’impression que toutes ces transformations étaient finalement parfaitement naturelles. Là où certains groupes semblent changer de style comme on change de chemise, Green Carnation donne plutôt le sentiment d’avoir continuellement agrandi sa maison jusqu’à ce qu’elle finisse par posséder plusieurs ailes, un observatoire astronomique et probablement une piste d’atterrissage.
Le premier volet nous avait donc présenté un monde lourd, mélancolique et parfois franchement oppressant, mais dans lequel la beauté parvenait toujours à se frayer un chemin. Sanguis allait ensuite déplacer le curseur vers l’intérieur, comme si Green Carnation avait décidé de quitter momentanément le paysage pour regarder ce qui se passe derrière les yeux de ceux qui le traversent.
Cette deuxième étape donne à la trilogie une profondeur supplémentaire, parce qu’elle transforme progressivement une réflexion sur le monde en une réflexion sur l’individu. Les blessures deviennent plus personnelles, les émotions plus intimes et les compositions semblent parfois chercher moins à impressionner qu’à toucher là où ça fait mal.
Puis arrive The Messiah Complex, qui remet progressivement l’ensemble en perspective et élargit à nouveau la focale. Le monde contemporain, ses technologies et ses contradictions reviennent au premier plan, avec notamment cette interrogation autour de l’intelligence artificielle et de la place que l’être humain entend encore occuper dans un univers qu’il contribue lui-même à transformer.
La question n’est finalement pas seulement de savoir ce que l’IA pourrait devenir, mais ce que nous risquons de devenir nous-mêmes au contact de ce que nous créons. Et Green Carnation a suffisamment d’expérience pour comprendre qu’une réponse définitive serait probablement beaucoup moins intéressante que la question elle-même.
Cette trilogie puise par ailleurs son inspiration dans Ophélie d’Arthur Rimbaud, elle-même héritière du personnage shakespearien, mais sans jamais chercher à transformer la musique en adaptation scolaire du poème. Ophélie devient davantage une porte d’entrée, une figure à travers laquelle peuvent se refléter l’individu, la société et les tourments d’une époque. Le groupe explique d’ailleurs avoir choisi cette figure comme source d’inspiration plutôt que d’adapter directement le poème, avant de la faire apparaître plus explicitement dans le morceau-titre.
Et c’est probablement là que A Dark Poem dépasse le simple exercice de Metal progressif ambitieux : l’œuvre ne nous demande pas uniquement de suivre une histoire, elle nous laisse suffisamment de place pour nous y reconnaître. Nous aurions pu nous arrêter là. Trois albums, une trilogie, une conclusion orchestrale et notre chroniqueur pouvait rentrer chez lui avec le sentiment du devoir accompli, le torse légèrement bombé et cette agréable conviction d’avoir compris quelque chose bien avant tout le monde. Mais Green Carnation avait visiblement décidé de compliquer encore un peu la tâche.
Le coffret propose en effet un quatrième LP consacré à des démos issues des différents chapitres ainsi qu’à une nouvelle lecture de The World Without a View. Ce disque n’est donc pas une véritable Part IV et ne cherche pas à s’insérer artificiellement dans la narration de la trilogie. Il gravite autour d’elle, comme une pièce supplémentaire permettant de regarder l’œuvre sous un autre angle. La tracklist officielle confirme notamment les démos de As Silence Took You, The Slave That You Are, Fire in Ice, Loneliness Untold Loneliness Unfold, Broken Souls Common Enemies et Lunar Tale, ainsi que le nouveau mix de The World Without a View.
Un satellite, pas si simple. Et, pour tout dire, un satellite plutôt bien fichu. Parmi les démos, Broken Souls Common Enemies est particulièrement enthousiasmante. La version permet de découvrir une autre approche du morceau, notamment à travers un solo plus marqué par une couleur pinkfloydienne, plus aérienne et flottante que celui finalement retenu sur The Messiah Complex. Pour ma part, je conserve cependant une préférence pour la version définitive, dont le solo me paraît plus prenant et plus directement émotionnel. Ce choix n’est d’ailleurs pas un hasard : Kjetil Nordhus expliquait que le solo avait d’abord été conçu différemment avant que le groupe ne trouve, pour la version finale, l’endroit où il pouvait véritablement « build and build ».
La surprise vient également de The World Without a View, ancien morceau du groupe ici finement réorchestré et réinséré dans l’univers A Dark Poem. Il retrouve un souffle particulièrement magique, comme si Green Carnation avait rouvert une vieille malle, retrouvé un objet auquel il tenait beaucoup et décidé de lui offrir une nouvelle lumière plutôt que de simplement le dépoussiérer.
C’est finalement tout l’intérêt de ce bonus : il ne se contente pas de fouiller les poubelles des étapes de la fabrication de cette trilogie, il nous laisse entrevoir quelques chemins parallèles, quelques états antérieurs de compositions qui finiront par devenir autre chose. On découvre les coutures sans pour autant avoir l’impression que le vêtement se défait. Notre fusée a désormais déposé son satellite sur la bonne orbite. Personne ne l’avait vraiment demandé, mais puisqu’il est là, autant en profiter.
Le mot de la fin du chroniqueur qui ne se trompe jamais (Ouf !!!). Nous voici donc arrivés au terme de A Dark Poem, après trois albums, un bonus, une inspiration puisée chez Rimbaud et Ophélie, quelques interrogations existentielles sur l’être humain, la société, la solitude et l’intelligence artificielle, et une quantité de musique suffisamment importante pour occuper durablement quelques neurones déjà bien trop sollicités par ce fichu monde moderne. A Dark Poem est terminé. La trilogie est complète. La fusée a atteint son altitude de libération et le satellite bonus a effectué son premier tour de révolution.
Green Carnation aura finalement construit une œuvre qui dépasse largement l’addition de ses trois parties. Chacune possède son identité, son atmosphère et sa propre logique, mais l’écoute de l’ensemble révèle une trajectoire beaucoup plus vaste, qui va du monde extérieur à l’intime avant de revenir vers une réflexion plus globale sur notre époque et sur ce que nous faisons de notre humanité. Nous avons donc essayé de raconter tout cela, sans doute avec peu de réussite. Surtout avec beaucoup trop de mots, ce qui, chez ce fichu Diable Bleu, constitue déjà une information plutôt prévisible.
Parce qu’il faut quand même reconnaître encore une chose : le chroniqueur qui se vantait en ouverture de ne plus commettre la moindre erreur vient de réussir une performance assez remarquable. Il n’a pas seulement découvert un peu tard qu’il aurait été pertinent de revenir sur A Dark Poem Part I ; il a également attendu que Green Carnation réunisse les trois volets dans une édition limitée à 300 exemplaires avant de se demander s’il serait éventuellement judicieux d’en acquérir une. Le coffret est aujourd’hui épuisé. Une seule journée de vente, trois cents objets et basta : plus rien. Le chroniqueur avait donc réussi l’exploit de consacrer une chronique à une œuvre qu’il avait suffisamment aimée pour vouloir en promouvoir l’intégrale, mais suffisamment tard pour que l’objet lui-même lui passe sous le nez.
Voila donc une deuxième erreur officiellement recensée. Parce qu’à ce rythme-là, je préfère ne plus compter. Le chroniqueur, lui, vient peut-être enfin de comprendre qu’il vaut mieux écouter attentivement quand tout le monde annonce la suite, surtout lorsqu’on est auto-persuadé d’avoir déjà tout compris.
Il reste donc à espérer une réédition numérique de A Dark Poem – The Complete Series, ainsi qu’une tournée européenne conséquente qui nous permettrait de découvrir cette œuvre sur scène. Pour la première, aucune annonce officielle à ce jour ; pour la seconde, Green Carnation annonce quelques rendez-vous européens en 2026 et 2027, même si aucune véritable tournée européenne dédiée à ce génial A Dark Poem n’est annoncée.
Une œuvre magistrale, majuscule, qui démontre surtout l’incroyable chemin parcouru par Green Carnation : d’un obscur groupe de Death Metal dont le nom pouvait évoquer la "viande pourrissante" à une entité profonde et rayonnante du Metal Prog, devenue au passage une étrange et très belle fleur musicale, un "œillet vert".
Et si jamais vous croisez un exemplaire du coffret collector, surtout, ne m’envoyez pas de photo. Je risquerais de commettre une troisième erreur, irréparable celle la.
Contenu de A Dark Poem - The Complete Series :
Disk 1. A Dark Poem Part I: The Shores of Melancholia Disk 2. A Dark Poem, Part II: Sanguis Disk 3. A Dark Poem, Part III: The Messiah Complex Disk 4. A Dark Poem (Bonus)