BEYOND THE STYX "Divid",
CRIPPLED BLACK PHOENIX "Sceaduhelm",
ARMORED SAINT "Emotion Factory Reset",
THE MOON AND THE NIGHTSPIRIT "Seed Of The Formless",
VANIR "Wyrd"
Exercice délicat que celui de plaire au plus grand nombre, surtout lorsque certains gardiens autoproclamés du bon goût musical ont déjà rendu leur verdict avant même d’avoir appuyé sur « Play ». Leur méthode condescendante est aussi simple qu’imparable : si c’est populaire, c’est forcément mauvais, et si ça plaît à beaucoup de monde, c’est probablement que tout ce grand nombre se trompe. Le Sachant, ce prince du Metal sombre, veille au grain, distribue les mauvais points depuis son fauteuil en cuir fleur de piédestal et s’épargne ainsi le risque de prendre du plaisir à quelque chose qui ne serait pas suffisamment compliqué pour s’honorer de son approbation.
Bien qu’étiquetés comme groupe de power Metal, les suédois de Tungsten sont en réalité bien plus polyvalents que cela. La puissance, la vitesse et les passages mélodiques sont bien sûr au rendez-vous, mais une part essentielle de leur identité, et ce qui les distingue de nombreuses formations power contemporaines, réside dans cette touche industrielle qu’ils injectent au genre. Une recette gourmande très personnelle qui ne manque ni de sel ni de saveur.
Même si vous ne connaissez pas encore le groupe, il y a des chances que certains de ses membres vous soient familiers. Tungsten a été fondé en 2016 par Anders Johansson et ses deux fripons de fils, Karl et Nick. Anders est notamment connu pour avoir été le batteur des suédois d’Hammerfall, mais aussi de Yngwie Malmsteen’s Rising Force et des monstres deManowar. Il est également le frère de Jens Johansson, claviériste des géants finlandais du power metalStratovarius. Autant dire que, chez les Johansson, les chromosomes ont visiblement été livrés avec une option double pédale. La fée Metal n’a pas oublié cette famille en se penchant sur les berceaux, et les deux fils perpétuent aujourd’hui la tradition. La formation est complétée par Mike Andersson, ancien chanteur de Cloudscape, sur lequel nous reviendrons plus précisément au fil de l’écoute.
Le nouvel album, Ashes, le cinquième album de la formation, commence là où on s’y attendrait le moins, c’est-à-dire par du yodel, rapidement rattrapé par les inévitables « ho, hohoho » du power Metal. On aurait pu craindre l’accident industriel en cascade, mais Tungsten connaît manifestement bien son registre.
Joker pose exactement le décor : des riffs de guitare croustillants, des claviers d’inspiration techno et des refrains entêtants à chanter à pleine voix. Étonnant, certes, mais plus étonnant encore, ça fonctionne sans sombrer dans le ridicule. Entre le yodel, quelques growls et les refrains power pur jus, Mike Andersson impressionne par l’étendue de sa palette vocale, qu’il place avec une précision redoutable au cœur des lignes mélodiques. Le chanteur ne se contente pas de suivre la machine, il lui donne une bonne partie de son carburant.
Bite My Tongue joue sur les contrastes, du gros riff massif introductif aux arpèges très power. C’est lourd, sombre, parfois rugueux avec ses growls, avant de s’adoucir pour révéler un visage plus apaisé. Tungsten sait faire les deux, et les deux, ils les font bien. Le groupe passe d’un registre à l’autre sans donner l’impression de feuilleter un catalogue de styles musicaux à la recherche d’une identité.
Fuego Del Sol pousse encore un peu plus loin le curseur en intégrant des rythmes latino-américains et des paroles en partie chantées en espagnol. Pour ceux qui espèrent voir le groupe en concert, cet hymne festif pourrait bien devenir un sérieux prétendant à la setlist. Pas d’éventail à la main, mais la cape du torero pour accompagner une danse saccadée : je vais soumettre cette piste à mon prof de Zumba, le gala de fin d’année risque de prendre une tournure inattendue. Et joli travail sur les voix, avec l’intervention d’une voix féminine qui vient enrichir l’ensemble sans faire dérailler la fiesta.
Happy, en revanche, n’a rien d’un morceau heureux. Le titre semble même se payer notre tête, tant l’atmosphère se révèle menaçante, portée par des riffs implacables tout au long des couplets. Le morceau devrait séduire les amateurs de lourdeur et de noirceur, même si, de mon côté, je crains qu’il ne s’essouffle assez vite. Tout le monde ne peut pas être le rayon de soleil de la famille.
Sans doute la meilleure chanson de l’album arrive avec The North Will Rise, appel à la fierté et à l’unité scandinaves et nordiques. On y retrouve un super héros du power Metal, Tony Kakko de Sonata Arctica, qui transforme cette collaboration en véritable petit diamant. Le temps d’un titre, Tungsten prend des airs de supergroupe, et Kakko se montre brillant. Les amateurs des premiers Sonata Arctica, en particulier, devraient se régaler. Un hymne pour les peuples du Nord.
L’album se clôt sur le brutalement lourd The Forge, qui semble surgir des profondeurs les plus sombres. Riffs tonitruants, énergie symphonique, jolies lignes de piano, nappes de claviers enlevées, mélodie accrocheuse et rythmiques très symphoniques s’entremêlent pour offrir un final généreux, qui devrait combler les amateurs de power Metal. La forge tourne à plein régime, et personne ne semble avoir pensé à couper le courant.
Je vous laisse découvrir Supernova, très pop dans son tout, mais qui fonctionne carrément bien. On retrouve la formule maison dans ce qu’elle a de plus efficace : du punch, des mélodies sucrées, des morceaux courts et une belle variété d’ambiances. Le genre de titre qui pourrait faire lever quelques sourcils chez les puristes, mais certainement pas baisser le volume chez les autres.
Soyons précis : si Ashes ne vous accroche pas immédiatement, accordez-lui une ou deux écoutes supplémentaires en guise de seconde chance. En un peu moins de quarante minutes, l’album propose beaucoup de choses, et ses influences variées cachent une véritable richesse sous la surface. Les compositions sont soignées, la production est aux petits oignons et Mike Andersson mérite qu’on s’attarde sur son travail. Cela vaut également le coup de jeter un œil aux clips du groupe, particulièrement divertissants : on sent que les musiciens prennent autant de plaisir à les tourner que nous à les regarder. À ce stade, le sérieux de l’entreprise n’interdit décidément pas de s’amuser.
Au bout du compte, Ashes est un album fun, élégant, énergique et diablement varié, qui démontre qu’il y a nettement plus chez Tungsten que la simple application de la formule power Metal. Le groupe s’autorise des détours parfois surprenants un peu comme une formation teutonne aurait pu le faire, et signe un nouvel ajout convaincant à une discographie déjà bien fournie. La preuve, s’il en fallait une, qu’un album peut commencer en yodel et finir en beauté sans que personne ait besoin d’appeler les pompiers pour éteindre un incendie de poubelles. Voilà une belle histoire de famille, où le talent semble se transmettre aussi naturellement que le goût des refrains fédérateurs. On aimerait bien passer Noël en famille avec eux, parce que Maria Carey on n’en peut plus. Si Ashes vous chavire, plongez tête la première dans la discographie : laissez la bouée canard à la pistache, les fonds y sont riches en perles bien rondes et éclatantes.
Tracklist de Ashes :
01. Joker 02. Bite My Tongue 03. Fuego Del Sol 04. Supernova 05. Happy 06. Ted The Exorcist 07. Sunshine Of Fall 08. The North Will Rise (feat. Sonata Arctica) 09. For Thee 10. Ruin 11. The Forge