On le reconnaît principalement sous le nom d’Odin, mais peu savent que le père suprême et roi des dieux portait plus de 170 autres surnoms. L’un d’eux était Grimner, le masqué. Il utilisa ce nom dans le mythe de Geirrød, son fils adoptif, une histoire qui souligne surtout qu’Odin était un peu salaud et plutôt mauvais mari, trait finalement assez répandu chez les anciens rois-dieux. Bon je vous vois tiquer. Vous vous dites que ce stupide chroniqueur va encore vous embarquer dans des récits mythologiques dont vous n’avez que faire. Alors passons l’intro, et rentrons dans le vif.
Depuis 2008, le groupe chante à tue-tête des histoires d’alcool, de fornication et de pugilat, comme on peut s’y attendre d’un groupe de Death Metal mélodique viking. Oooh le vilain cliché. Alors que Grimner s’apprête à fêter ses vingt ans, Stormvingar n’est pourtant que son cinquième album. Il y a donc peut-être encore quelques bouteilles à vider avant de parvenir à une production discographique plus conséquente.
Il y a un peu moins d’un an, nous n’avions d’ailleurs jamais entendu parler de Grimner. Nous sommes donc en train de réparer cette terrible injustice, avec toute la gravité qui s’impose à un chroniqueur ayant une réputation à tenir. Celle de l’à-peu-près surtout. Enfin... autant que possible.
Grimner ne propose rien de remarquablement nouveau. Leur musique ressemble à celle d’innombrables formations suédoises, voire finlandaises : Amon Amarth, Månegarm, Ensiferum, Finntroll, Mithotyn, Turisas... La liste est longue, et les drakkars commencent à se marcher sur les rames. C’est du « lå-lå-lå-död » avec refrains entêtants, grosses guitares et mélodies conçues pour vider les cornes d’un trait. La musique est extrêmement accessible et incroyablement folk, à plus d’un titre. Elle devient d’ailleurs rapidement assez cocasse, surtout si l’on a commis l’erreur de rester sobre.
Bande-son idoine du festival viking d’Erebor, la montagne solitaire de Tolkien, même si son authenticité historique ferait probablement tousser quelques archéologues. On imagine parfaitement la scène : des guerriers fraîchement débarqués, un tonneau au milieu du campement, une flûte à la main et tout le monde prêt à reprendre le refrain. Le casque à cornes n’est pas historiquement attesté, mais il serait dommage de laisser la réalité gâcher une belle fête dont la source flirte avec des images d’Épinalgar.
Et c’est finalement là que se situent les limites du projet Stormvingar : Grimner semble avoir beaucoup de mal à savoir quand plaisanter ou quand ranger les accessoires. L’humour dans le Metal n’est évidemment pas condamnable, surtout en mode reloud. Il est même recommandable ! Il existe d’ailleurs des groupes capables d’en faire une arme redoutable sans que celui-ci ne prenne le pas sur leur musique. Encore faut-il que le second degré soit maîtrisé, que l’intention soit claire et que le musicien sache parfois retirer son bonnet à pompon pour regarder l’auditeur dans les yeux.
Alors oui, chez nos Grimner, le curseur semble bloqué sur « fête viking ». Träldomens Far en constitue probablement le meilleur exemple. Le morceau évoque pourtant un sujet plutôt sombre, puisqu’il raconte comment l’un des voyages de Heimdal à travers Midgard l’aurait conduit vers l’esclavage. Musicalement, tout semble avoir été pensé pour provoquer un gigantesque merdier lors d’un Fest. On pourrait presque imaginer les milliers de spectateurs lever leur chope en chantant, pendant que quelqu’un cherche désespérément le gars sérieux qui vient de tomber par-dessus bord.
Le problème n’est donc pas l’humour au cœur de notre musique. Le problème, c’est quand l’humour devient prétexte à la musique. Le drakkar tourne en rond. Nous aimons le folk Metal. Le viking Metal est probablement l’un de nos genres de niche préférés et, oui, j’aime très beaucoup le Death mélodique. Mais il faut que tout cela soit bien dosé, avec un minimum d’équilibre et une once de sérieux quand la composition le réclame. On ne demande évidemment pas l’éradication de l’humour de notre sphère métallique, il ne manquerait plus que ça. En revanche, le dosage et l’intention doivent être irréprochables. Sinon, on finit par avoir l’impression que les musiciens paniquent dès que la flûte, l’accordéon ou la vielle à roue ne sont plus audibles pendant quelques secondes.
Stormvingar échoue parfois précisément sur ce dosage. C’est trop énergique, sans réelle modulation, trop imprégné de musique folk et finalement assez déséquilibré. Les bons ingrédients sont là, les musiciens savent manifestement œuvrer, mais quelqu’un semble avoir renversé toute la pinte de bière brune sur les partitions.
Heureusement, quelques morceaux parviennent à mettre de côté les clins d’œil permanents et à adopter un ton plus sérieux. Dans De Kom Från Norr et Ombergs Brud, la partie folk est reléguée au second plan et laisse davantage de place aux compositions Metal classiques. Et lorsque Grimner change de registre, le groupe démontre qu’il est parfaitement capable de composer un viking Metal d’une qualité tout à fait honorable. Ces passages laissent entrevoir un autre Grimner, plus nuancé, plus intéressant, capable de sortir du village viking pour aller explorer d’autres contrées.
Malheureusement, les Suédois semblent s’enivrer un peu trop vite de cette poésie. L’atmosphère semi-sérieuse ne dure guère et une grande partie de l’album retourne rapidement dans ce joyeux charabia où tout semble devoir obligatoirement sentir la bière, la tourbe et le feu de camp.
Et puis il y a ce passage deathcore au beau milieu d’Irrbloss. Celui qui a eu cette idée aurait probablement dû partir pêcher dans un fjord. Ceci dit, et parce que l’incohérence humaine reste une valeur sûre, nous ne pouvons évidemment pas reprocher à Grimner son manque d’ouverture d’esprit tout en lui demandant, dans le même temps, de sortir de son registre. Même le chroniqueur stupidement condescendant doit savoir ramer dans son propre drakkar.
Grimner est composé de musiciens très doués, mais Stormvingar n’est pas un excellent album. Les bons moments, voire certains passages brillants, sont noyés sous un flot quasiment ininterrompu de sons. Entendez bien que l’album est bon. La production est de bonne facture, le mixage globalement réussi, même si les instruments folk occupent beaucoup trop d’espace. Le hic est ailleurs : il manque à cet album ce petit supplément qui permettrait de passer du sympathique au remarquable. Des compositions plus variées, davantage de contrastes, quelques touches empruntées à d’autres styles... Bref, un peu d’air.
Le Dieu de la musique leur soufflera certainement quelques bonnes idées. Espérons simplement qu’il ne le fasse pas à travers une flûte en bois accompagnée d’un accordéon. Parce que l’on a souvent l’impression que cet album aurait pu être composé par une multitude d’autres groupes. Il devient alors extrêmement difficile de justifier son écoute plutôt que celle d’Ensiferum, Finntroll, Mithotyn ou, surtout, Turisas. Pour vous aiguiller vers cette impression, écoutez plutôt le Där Mjöd och Högmod Flödar, bien foutu, et qui reprend les ficèles des quatre groupes précités.
Et c’est peut-être la conclusion la plus révélatrice de cette aventure nordique : Grimner ne manque pas de talent, il manque encore d’identité. Cela ne signifie évidemment pas que cet album soit oiseux. Il appartient au processus de progression du groupe et montre qu’il possède les armes nécessaires pour franchir un ou deux paliers. À force d’ouvrages, de concerts et de compositions, l’espoir de voir Grimner prendre quelques clics supplémentaires existe bel et bien.
Il faudra simplement accepter de quitter parfois le banquet. Parce qu’un bon festin viking, c’est formidable. Mais quand le repas dure tout l’album, même Odin finit par demander l’addition avant de filer à la scandinave.
Et bizarrement, ce disque me rappelle surtout à quel point Turisas me manque.
Tracklist de Stormvingar :
01. Stormvingar 02. Träldomens Far 03. De Kom Från Norr 04. Där Mjöd och Högmod Flödar 05. Ombergs Brud 06. Irrbloss 07. Runstenen 08. Nattriderskan 09. Völvans Spådom 10. Hon Gav Dem Undergång