Tous les 15 août, ou peu s’en faut, lorsque la nuit commence à s’installer franchement sous nos cieux en paix et que les températures ont enfin la décence de nous offrir un peu de répit, il suffit de lever les yeux pour assister à l’un des plus beaux spectacles que l’on puisse encore observer tout gratos, sans résa par le biais d’une appli toute pourrie qui fait bugger nos volontés déjà mises à mal par cette société numérisée, sans abonnement premium et surtout sans qu’un quelconque algorithme ait décidé à notre place ce que nous sommes censés regarder. Étendus sur une belle prairie en pente, nos serviettes contemplatives face aux Perséides, le panorama à 180 degrés sera le minimum spatial. Cette pluie d’étoiles filantes traversera à coups sûrs nos plus beaux ciels d’été, quelques secondes de lumière arrachées à l’obscurité et suspendues à nos souvenirs d’enfants, avant de disparaître définitivement, laissant derrière elle cette étrange sensation d’avoir assisté à quelque chose de fugace et pourtant immédiatement post-nostalgique. Le tout restera gravé dans la mémoire pour toujours : les odeurs, les présences, l’absence de bruit, comme un souvenir délicieux et majuscule. Quelques secondes seulement dans une vie humaine, c’est peu. Et, c’est immense.
L’on s’était promis, lors de la précédente édition, d’apporter un petit truc en plus. Pas un objet du confort moderne qui n’aurait aucune décence à trouver l’harmonie juste, non rien de tout ça, alors seulement un accompagnement musical. Mais alors choisis pile poil, pour qu’une musique parvienne à faire de cet instant quelque chose qui nous accompagnera pendant des années.
Alors, pour votre nuit des étoiles filantes 2026, où que vous soyez, je vous propose de la sonoriser avec Todomal. Je dois bien l’avouer, cette formation hispanique manquait encore à mon improbable collection de nationalités métalliques explorées depuis que je participe à amener deux ou trois papiers pourris aux rotatives numériques d’Aux Portes du Metal, ce qui prouve, s’il en était encore besoin, que même un chroniqueur animé des meilleures intentions (ça reste encore à prouver) peut avoir quelques trous dans sa carte mondiale du Metal. Avec Graveyards Of Joy, troisième opus d’une trilogie commencée en 2021 avec Ultracrépidarian et poursuivie avec Grand Bien, l’occasion était trop belle pour ne pas enfin franchir les Pyrénées.
Todomal ne se contente pas de jouer du Doom atmosphérique, progressif et vaguement cinématographique, catégorie suffisamment large pour accueillir aujourd’hui à peu près tout ce qui comporte une guitare grave, trois nappes de clavier et une pochette où personne ne sourit. Non, le groupe a réussi quelque chose de beaucoup plus rare : fabriquer une identité qui ne ressemble véritablement à personne.
Il y a ici du Doom, évidemment, avec cette pesanteur qui sait se faire majestueuse, des échappées atmosphériques qui donnent à la musique une profondeur presque abyssale et un travail progressif suffisamment riche pour que chaque composition semble posséder ses propres chemins secondaires.
Sous l’architecture métallique, presque classique de prime abord, apparaît quelque chose de profondément ibérique. Des guitares acoustiques évoquent parfois très légèrement le folk espagnol, tandis que certaines lignes mélodiques portent en elles une mélancolie qui pourrait avoir traversé la frontière portugaise pour aller s’asseoir quelques instants dans un vieux café de Lisbonne. Il y a dans certaines respirations de Todomal cette tristesse particulière du Fado, celle qui ne cherche pas à faire pleurer mais qui semble avoir accepté depuis longtemps que la beauté et la douleur puissent parfaitement partager la même table. Une nostalgie heureuse appelée "saudade" en portugais, d’ailleurs il n ’existe pas de mot français pour traduire ce sentiment.
Puis surgit une autre influence, plus inattendue : une manière très britannique d’aborder le chant et les structures progressives, quelque chose qui rappelle parfois la sophistication de la pop anglaise lorsqu’elle abandonne les refrains calibrés pour laisser la musique raconter ce qu’elle ne pourrait pas dire autrement.
Et enfin, derrière tout cela, apparaît une profondeur presque scandinave, faite de thèmes sombres, d’introspection, de lenteur maîtrisée et de cette capacité à regarder la mélancolie droit dans les yeux sans chercher immédiatement à lui coller une formule de développement personnel.
À croiser Todomal par le plus pur des hasards, cela aurait pu être un étrange accident musical. Pourtant, Graveyards Of Joy est l’un des premiers grands disques de Metal de cette année 2026, et je pèse volontairement mes mots, car il ne s’agit pas simplement d’une jolie découverte venue d’Espagne, mais d’une œuvre suffisamment singulière pour pouvoir prétendre s’installer durablement dans la mémoire.
Le titre de l’album, déjà, semble résumer toute sa philosophie. Graveyards Of Joy. Les cimetières de la joie. Il fallait être capable de donner un sens à cette contradiction. Todomal y parvient en s’inspirant notamment des territoires ruraux et des zones dépeuplées de l’est de l’Espagne, ces espaces où les villages se vident, où les maisons restent debout alors que leurs habitants sont partis depuis longtemps, où les paysages semblent conserver les traces d’une vie qui n’existe plus tout à fait. Le groupe transforme cette géographie en matière émotionnelle, et la perte personnelle qui nourrit l’album vient se mêler à celle d’un territoire tout entier.
La pochette, Ruines de Lluís Rigalt, ne pouvait finalement pas être plus justement choisie. Cette peinture romantique du XIXe siècle montre précisément ce que Todomal veut raconter : la beauté n’est pas toujours dans ce qui survit intact, elle peut également se trouver dans ce qui s’effondre lentement, dans les pierres abandonnées, dans les paysages que le temps n’a pas encore complètement effacés.
D’entrée, avec Mare Ignis, Todomal installe cette atmosphère particulière où les notes semblent parfois flotter avant de retomber lentement dans la matière, comme si le morceau lui-même hésitait entre lterre et ciel. La composition avance avec cette lenteur majestueuse propre aux grandes œuvres atmosphériques, mais sans jamais donner l’impression de contempler son propre nombril pendant quinze minutes, ce qui constitue déjà une victoire remarquable dans certaines chapelles du Metal progressif. Vous voyez ce que je veux dire, ou bien auriez-vous besoin d’un exemple ou deux ?
Puis viennent Lucid Nightmare et Point Of Coalescence, qui rappellent que Todomal n’est pas venu simplement nous offrir une bande-son pour contempler les ruines au coucher du soleil avec un verre de vin à la main, le théâtre de la sonorisation se doit d’être plus majestueux. Lorsque les guitares s’alourdissent, elles ne font pas semblant, elles deviennent massives, tranchantes, profondes, avec des riffs capables de faire basculer l’atmosphère contemplative dans quelque chose de beaucoup plus tellurique.
Misericordiah nous entraîne petit à petit vers une zone plus intime, presque méditative… Le travail sur les voix donne un rendu canon, je vous laisse trouver une ressemblance avec un interprète anglo-saxon très connu dans les années 80. Le morceau, un peu pathos, entre un tempo ramolo et des violons languissants, pourrait assoupir les plus énervés de nos estimables chevelus. Amies lectrices et amis lecteurs, vous voilà rassurés par ces premiers titres. Et pourtant, ce qui va suivre maintenant ne va faire que croître en qualité et en surprise. Youpi, continuons de découvrir cette sublime galette.
C’est ainsi que Unholy ouvre une fenêtre dans la pénombre et laisse entrer une lumière inattendue. Les passages acoustiques prennent alors une importance particulière, parce qu’ils ne servent pas de simples interludes destinés à faire patienter l’auditeur avant le prochain mur de guitares : ils constituent une partie essentielle du langage du groupe. Todomal délivre un Metal flirtant avec le Rock Prog popisant, et pourtant les guitares ainsi que la rythmique font un job énervé de belle facture. C’est assurément une pépite astronomique.
Enfin arrive Humanised Gods. Là, Todomal touche quelque chose de particulièrement précieux. La composition possède cette ampleur qui fait immédiatement comprendre pourquoi l’étiquette « Doom Atmospheric Metal Prog » reste finalement trop étroite pour enfermer l’album. Les mélodies s’élargissent, les arrangements prennent de la hauteur et l’émotion s’installe sans jamais verser dans la démonstration. Tout semble avoir été pensé pour créer une sensation de grandeur, mais une grandeur humaine, imparfaite, traversée de doutes et de fragilité.
C’est peut-être cela, au fond, qui distingue Todomal, de tant de formations contemporaines : le groupe ne cherche pas à paraître immense. Il tend vers. Et cette différence n’est pas mince mince…
Dans une époque où certains artistes passent davantage de temps à expliquer pourquoi leur dernier morceau est révolutionnaire qu’à composer quelque chose qui mérite réellement le qualificatif, Todomal semble avoir choisi une méthode autrement plus efficace : travailler, composer, laisser la musique parler et attendre tranquillement que l’auditeur découvre qu’il vient de mettre les pieds quelque part où il n’était pas prévu qu’il aille.
Même les respirations les plus courtes participent à cette construction. For Mercy, notamment, agit comme une porte entrouverte avant le dernier mouvement, laissant progressivement apparaître les contours de ce que l’album aura patiemment construit depuis son ouverture. Je vous laisse découvrir par vous-même d’autres moments délicieux comme Deliverance et Graveyards Of Joy, des morceaux lourds et intenses. Sublimement beaux !
Cette trilogie atteint maintenant son terme, mais de nombreuses choses demeurent. Pas une claque. Pas un uppercut. Pas même cette fameuse « grosse baffe » que l’on distribue généreusement dans les chroniques Metal dès qu’un groupe joue suffisamment fort.
Une trace. Une signature fugace. Quelque chose qui ressemble précisément à ces étoiles filantes du mois d’août. Quelques secondes dans le ciel, une éternité dans la mémoire. Peut-être parce que nous ne nous souvenons jamais réellement de la durée d’une étoile filante. Nous nous souvenons de ce qu’elle nous a fait ressentir.
Graveyards Of Joy est une œuvre qui demande du temps parce qu’elle refuse précisément de fonctionner comme une marchandise musicale jetable. Todomal ne sera peut-être jamais « le groupe du moment ». Pourtant, il transporte probablement la meilleure nouvelle possible. Le groupe possède quelque chose de beaucoup plus rare qu’une future célébrité : une musique qui semble avoir été conçue pour survivre au moment où elle est née.
Ce dernier album referme la trilogie, mais ouvre quelque chose d’autre : la possibilité pour Todomal de quitter définitivement le territoire de l’underground espagnol pour aller se confronter à un public vraiment plus vaste, en espérant qu’il conserve ce qui fait déjà sa singularité.
Et si 2026 doit retenir quelques albums capables de traverser un laps de temps supérieur aux dix nanos minutes de concentration sur l’échelle de temporalité de notre merveilleux monde numérique, celui-ci mérite très sérieusement d’être placé dans la pile.
Une autre nuit d’août, lorsque les Perséides recommenceront à traverser le ciel, il suffira de relever les yeux. À nouveau, une lumière plus vive passera, qui disparaîtra presque immédiatement. Et si, au même moment, Graveyards Of Joy tourne encore comme en 2026 quelque part dans votre environnement, vous comprendrez peut-être ce que Todomal avait accompli.
Transformer l’éphémère en filigrane. Faire d’un instant une capsule neuronale. Et bâtir, avec quelques guitares, des voix, du silence et beaucoup de mélancolie, un étrange cimetière où la joie aurait finalement refusé de disparaître.
Ainsi, au mois d’août, comme nous nous l’étions promis, avons-nous continué nos découvertes décalées de nos univers métalliques habituels, avec cette magnifique galette étoilée qui vous surprendra au point de lâcher un « ooooh » d’étonnement, comme au moment où une étoile filante plus brillante et à la trajectoire presque infinie sublime vos rétines. Merci Todomal, merci à Mile, à Wildman et leurs comparses, revenez vite nous voir dans nos champs perchés.
Tracklist de Graveyards Of Joy :
01. Mare Ignis 02. Lucid Nightmare 03. Point of Coalescence 04. Misericordiah 05. Unholy 06. Deliverance 07. Humanised Gods 08. For Mercy 09. Graveyards of Joy