Il faut commencer par reconnaître une chose. Le simple fait qu’un groupe ayant plus de vingt-cinq ans d’histoire puisse encore nous émouvoir aussi profondément après toutes ces années constitue, en soi, une parenthèse enchantée. Nos libertés de plus en plus sclérosées ont besoin de ces belles respirations qui émerveillent nos vies. À chacun son truc pour les croiser : une belle rencontre amoureuse, un coucher de soleil sur un lieu magique, un film sensible et émouvant, une photo chargée comme un roman historique, une séance sportive nerveuse menée tambours battants les tempes, ou un événement astronomique sublimement rare... c’est selon chacun, évidemment.
Question musique, ben oui, amies lectrices et amis lecteurs vous êtes là pour ça, et à force de tourner autour du pot vous allez finir par filer sur Marmiton chercher des voluptés plus rassasiantes... donc, pour atteindre un tel niveau émotionnel, ou pour certains, de félicité, dans le domaine qui nous attire ici aux APdM, il faut un engagement sans faille, les meilleures intentions, la culture oléa-métallique du bon goût, une introspection féconde, une expérience de vie et surtout un savoir-faire musical indéniable. Des qualités essentielles et rarissimes sur lesquelles Green Carnation s’appuie depuis ses tout débuts, qui se sont épanouies à force d’ouvrages et qui ont permis au groupe de construire ce que nombre d’auditeurs considèrent déjà comme l’une des œuvres majeures des GMA. La trilogie A Dark Poem, dont The Messiah Complex vient écrire le dernier chapitre.
Ce troisième opus pourrait également vous sembler être le plus singulier des trois. Je pourrais même dire le meilleur, mais honnêtement, ce point n’est pas le plus important. Après l’avoir écouté, vous jugerez par vous-mêmes de sa place au sein des deux autres albums interconnectés et, surtout, de la question assez troublante qu’il pose : ces trois œuvres doivent-elles réellement être séparées ? Nous y reviendrons, peut-être ce jour, peut-être une autre fois.
Une chose, cependant, est incontestable : Kjetil Nordhus au chant, Stein Roger Sordal à la basse, aux guitares et aux claviers, Bjørn Harstad aux guitares et effets, Endre Kirkesola aux claviers, synthétiseurs et orgues, et Jonathan Alejandro Perez à la batterie sont revenus avec une inspiration rapido dont la célérité digne du TGV pousserait Poggi à descendre définitivement du vélo. Rappelez-vous, la trilogie A Dark Poem Part I s’ouvrait avec The Shores of Melancholia, il n’y a même pas un an... A Dark Poem Part II : Sanguis, en février... vous l’avez bien compris, même notre fier Poggi, tournant jambes aux amphètes et à l’EPO 3.0, est dépassé. Pauvre chou, retraité à Monaco à même pas trente ans...
Ce The Messiah Complex s’ouvre avec Unconditional Artificial Chemistry, première pièce d’un album qui ne perd guère de temps pour retrouver l’atmosphère de Sanguis. Près de six minutes d’une composition majestueusement mélodique où les guitares, les claviers et la voix de Nordhus s’imbriquent avec cette élégance particulière qui permet à Green Carnation de naviguer entre puissance et émotion sans avoir à choisir son camp. Un vrai morceau prog, virevoltant de thème en thème, une guitare solo qui tue, des envolées de piano, une voix de dingue pas toujours simple à appréhender...et des rebondissements de rythme, bien évidemment. En somme rien de difficile mais pour autant le morceau le plus âpre de la galette... le death classieux et à fleur de peau, n’est jamais bien loin.
Puis le morceau éponyme, The Messiah Complex, déplace progressivement le curseur vers un prog plus affirmé, soit, mais surtout très accessible. Sensibilité lyrique, touches orchestrales, textures éthérées et construction patiente composent une fresque intérieure qui demande autre chose qu’une écoute distraite entre deux notifications de téléphone. J’ai été complètement happé par ce morceau, avec cette impression assez rare que chaque élément finit par trouver exactement sa place. Fichtre que c’est bô.
Broken Souls, Common Enemies déboule avec près de neuf minutes de guitares puissantes, de riffs élégants, de chant guttural et de passages mélodiques poignants, auxquels viennent s’ajouter textures symphoniques et profondeur orchestrale. Tout pourrait facilement tourner à la démonstration de force, mais le groupe maîtrise suffisamment son sujet pour que chaque élément serve la composition. Et puis il y a ce magnifique solo. Pas simplement parce qu’il est classe, mais parce qu’il semble raconter la laideur du monde en empruntant les traits de la plus belle des sirènes . Kjetil Nordhus explique d’ailleurs que la version originale était très différente et peut être entendue sur le LP bonus du coffret A Dark Poem. Le groupe a finalement trouvé l’endroit idéal pour laisser le solo se développer progressivement. Bonne pioche : il constitue l’un des sommets de l’album. Un diamant subtil aux milles facettes, poli par les voix de Stein Roger etKjetil Nordhus, la gratte acoustique du SieurBjørn Harstad, la flute d’Ingrid Ose, le phrasé issu du reportage depuis les lieux du meurtre du Dahlia Noir...enfin tout quoi. Les poils se lèvent, se dressent et se courbent pour saluer les artistes.
Et il nous reste à terminer le voyage. Au moment où le groupe sort la symphonie lourde avec A Dark Poem – Orchestral Suite, près de dix-sept minutes durant lesquelles Green Carnation rassemble les thèmes de la trilogie et les confie à Martin Raabe Olsen, un artiste issu de la musique classique et de leur village, à l’Orchestre symphonique et au Chœur de l’Opéra de Kristiansand.
Et là, franchement, il devient difficile de faire semblant d’être raisonnable, prudent ou obséquieux. Le déboulé initial des trois premières pistes dépasse maintenant le simple cadre du Metal progressif pour installer une dimension orchestrale totale, qui transforme peu à peu l’écoute en véritable déflagration. Les thèmes, qui font référence aux deux premiers albums et demi, reviennent, se développent, se répondent et donnent au morceau une ampleur qui repousse les murs de votre pièce.
Après dix-sept minutes, j’estime avoir gagné le droit à une expression largement prétentieuse, insondable, condescendante et surtout futile. Une véritable mystagogie intérieure transcendantale ! Que l’on gagnera humainement à traduire en bon français non bobo par : « quelle claque ! »
Puisque Green Carnation termine ainsi son Dark Poem dans une telle obscurité orchestrale, pourquoi ne pas lui chercher un décor à sa mesure ? Et même pas besoin de fabriquer quoi que ce soit. Il existe déjà, ou plus exactement il existera bientôt. Il suffit juste de bien anticiper le truc.
Le 2 août 2027, une éclipse solaire totale traversera notamment un petit bout d’Espagne, le secteur du détroit de Gibraltar, le Maroc, l’Algérie et l’Égypte. Alors, soyons imaginatifs : visualisez A Dark Poem – Orchestral Suite dans ce décor, lorsque la lumière du jour commencera à disparaître et que le paysage basculera progressivement dans cette obscurité étrange propre aux moments suspendus et précieux. L’éclipse sera bien totale, et plus brutale à Gibraltar, dans les montagnes marocaines, puis à Louxor j’adore.
Trois lieux magiques à rêver autrement, avec une éclipse et dix-sept minutes de Green Carnation. Les cieux feront le travail. Pour une fois, le chroniqueur n’aura même pas besoin de l’ouvrir et d’exagérer. En attendant des décors féériques, concluons. Le groupe reprend les éléments accumulés au fil des deux premiers volets, les approfondit, les élargit et les rassemble dans une conclusion qui donne soudain envie de retourner au commencement. L’Orchestral Suite fonctionne précisément comme cette pièce manquante qui relance cette impression de tournis et nous permet de regarder l’ensemble autrement. Ce que Green Carnation présente finalement comme la clé de cette sublime trilogie. Quatre morceaux inoubliables, riches, profonds et totalement différents.
The Messiah Complex ne nous présente pas : « voici la fin ». Il nous induit plutôt : « maintenant, retournez voir le début ». Et ça tombe plutôt bien. Parce que le premier chapitre que nous avions raté aux APdM, nous attend dans une prochaine crhronique. Mais ce sera pour une autre fois.
Délectons nos oreilles ébahies de cette beauté, car dans notre petit monde saturé de sorties, de singles, de classements et d’albums qui réclament leur place sur les podiums des amplis cinq étoiles, c’est déjà beaucoup. Très beaucoup.
Merci aux artistes pour ce sublime cadeau, complexe, majeur et si pur.
Tracklist de A Dark Poem, Part III : The Messiah Complex :
01. Unconditional Artificial Chemistry 02. The Messiah Complex 03. Broken Souls, Common Enemies 04. A Dark Poem - Orchestral Suite