Nous avions laissé Chat Pile dans une dynamique extraordinaire. Dans un style noise / sludge
oppressant mais d’époque (ce qui n’est pas rassurant), le groupe américain
connait un beau succès avec le disque Cool World ainsi que des tournées réussies avec en point
d’orgue une prestation remarquée au dernier Hellfest (sur la Valley bien sûr). Grâce à Arte elle
est disponible et comme je suis de bonne volonté, je vous la mets ci-dessous.
On attendait donc un retour studio du groupe mais pas forcément sous cette forme. En effet, Chat
Pile s’est associé au guitariste-compositeur Hayden Pedigo originaire lui
du Texas (quand nos musiciens de Chat Pile sont de l’Oklahoma, bon ok c’est
frontalier). L’idée n’était pas de faire un split mais un album collaboratif.
A ce projet, j’ai de suite pensé au projet Metallica / Lou Reed (qui bénéficie
d’un tabou élégant envers les Mets) mais heureusement nous sommes
loin de ce désastre ici. La démarche est d’évoquer « la beauté
tragique émanant de l’immobilisme et de la dégradation rurale de
l’Amérique profonde». Voilà si ça ne donne pas envie ça, je ne
peux plus rien faire (sourire dépité). Sur cette présentation, le lecteur ne peut
deviner que le disque ne sera pas joyeux mais encore une fois bien symptomatique d’une
époque toujours plus nihiliste.
Pour autant, l’auditeur le sait. Avec Chat Pile, derrière la noirceur, la
torpeur se cache une lumière, désespérément blafarde mais réelle. Le
groupe, dans une démarche expérimentale un peu arty avouons-le recherche une poésie
dans ce marasme. On fait du sludge ou on n’en fait pas, me direz-vous. En fait, j’ai
précisé plus haut que le groupe avait voulu un album collaboratif et non un split mais en
réalité, le plan initial c’était bien de faire un split avant que les
musiciens ne se prennent au jeu. Ainsi plutôt que d’alterner la dimension noise rock et les
paysages sonores plus caractéristiques de Hayden Pedigo et tenter plus ou moins
adroitement de les interconnecter par des thématiques fortes, les deux entités ont
plutôt cherché à imbriquer leur style respectif pour proposer une sorte de «
fusion ». C’est toujours aussi sombre, gloomy, viscéral, on y ressent une œuvre
tentant de décrire la décadence d’un Occident qui semble toujours plus perdu.
Quelques belles pages viennent apaiser même si cela reste sombre (The Magic of The World
très douce, très poétique). Si ce sont ces musiques qui décrivent notre
époque, alors c’est un peu flippant. Heureusement, il n’y a pas que ça et
c’est une des facettes, une des visions de notre époque. Ici, j’ai invariablement
pensé à la première saison de True Detective, série géniale
dont la scène sludge semble le pendant sonore de ce bayou poisseux déprimant. Une certaine
Amérique, sombre, dure mais qui existe, qui s’exprime (ce qui reste bon signe). Une
œuvre âpre, difficile, un groupe et un artiste épatants. Je n’arrive pas
à savoir s’il faut se réjouir de ce genre de musique, être terrifié par
l’image qu’elle nous renvoie à nous-mêmes. L’Occident a toujours eu sa
part sombre, sans laquelle il ne saurait d’ailleurs en avoir de plus lumineuse. Une écoute
éprouvante.