Connaissez-vous des actes ultimes de patience ? Mais si vous en connaissez, ne bottez pas immédiatement en touche par facilité. Prenez par exemple un "serial cuiser". Sa signature maléfique demeure toujours la même : un barbecue, et un minimum de deux mètres de saucisse de Toulouse, « pardi », dodine de la tête Maître Ced.
Le fumoir nuage bon train, mais il manque encore l’essentiel. Le dévoreur. Le prédateur insatiable, sans pitié et parfaitement conscient de son affaire. Il n’est pourtant pas bien loin, solidement campé sur ses quatre appuis. Il a déjà perçu les prémices d’un sacrifice imminent. Votre rage à préparer le brasier, le rassemblement du matériel de torture, pinces, ciseaux, couteaux... rien ne lui échappe. Truffe en poupe, poil en émoi et queue dardante, il attend. Stoïque, comme toujours.
Car les mathématiques jouent pour lui. Son instinct irréprochable en matière de statistiques lui promet un gain phénoménal : la récompense ultime, celle qui viendra couronner des heures d’attente, la chute d’un petit bout de saucisse. Forcément, avec vos deux cents sacrifices annuels, la chute est inéluctable. Le temps travaille pour lui. Meije attend donc patiemment la remise à zéro des statistiques. Dix secondes de bonheur intense viendront récompenser des heures et des heures de patience. La récompense ultime pour sa longanimité. Il le sait : votre erreur est déjà inscrite dans le grand livre du « zut, j’ai tombé un bout ». Mais en attendant, il vous laisse croire qu’il se contentera de lécher les retombées graisseuses déposées au sol. Une stratégie de coquin gourmand, destinée à ramollir votre vigilance avant l’assaut final.
Une chronique par an concernant un groupe français, tout au plus, et en tirant fermement sur l’élastique : voilà une statistique qui, pour ce fainéant de diable bleu, ne porte guère plus haut en matière de récompense que celles du pauvre Meije. Même affamé de trucs dingues et nouveaux, il faut bien reconnaître que les sorties hexagonales de qualité savent parfois se faire désirer. Il faut savoir faire le dos rond, tendre l’oreille au moindre bruit, flairer les bonnes pistes... et, faute de mieux, retourner se coucher avec un soupir profond, proportionnel à ce temps d’attente quasi infini.
Mais les statistiques, comme les bonnes saucisses, finissent parfois par nous être favorables. Comme Meije l’avait prédit, le petit bout vient finalement de tomber. Aujourd’hui. Pourquoi maintenant ? Nous ne le saurons probablement jamais avec certitude. Les conjectures évoquent pourtant un alignement exceptionnel des planètes dans la galaxie spirale tire-bouchonnée du Cochon. Peu importe. La récompense est là, toute chaude, fumante et généreusement épicée, et je consens à vous en faire partager les saveurs. La rareté des miettes impose évidemment de les partager afin de transformer cette petite chute providentielle en banquet digne de ce nom. « Le plus sublime des banquets », pour reprendre une citation ovalique du Maître Ced.
Ainsi bêtement introduit, voici donc le nouvel et second album de Carbonic Fields, fameux combo havrais de thrash/death Metal symphonique, formé en 2017, qui nous sert ici quarante-sept minutes et douze titres de pur son. Le groupe, injustement oublié lors de sa première sortie dans vos chères APdM, est notamment connu pour avoir représenté la France au Wacken Open Air en 2024. On le comprend d’ailleurs assez rapidement dès les premières effluves de cet album : nous faisons affaire avec une formation qui tient sacrément bien la forme.
Initialement construit autour d’un trio comprenant notamment Franky Costanza aux fûts, le groupe s’est depuis enrichi de nouveaux membres venus apporter leur lot de fougue et de personnalité. Nous y reviendrons petit à petit. Trois années de composition auront été nécessaires pour donner naissance à Spiritus Mentis, album concept consacré aux dérives sectaires et à l’emprise mentale. La musique est rapide, agressive comme le death et précise comme le thrash, mais elle s’enrichit également d’arrangements symphoniques de très haute qualité, comme sur Porcelain Face. L’apport des claviers est particulièrement bluffant : les lignes mélodiques de Dame LeXie s’intègrent naturellement aux compositions sans jamais donner l’impression d’avoir été ajoutées au dernier moment pour faire joli dans le décor. De-ci de-là, les amateurs du genre pourront également relever quelques incursions Death Melo, voire quelques incrustations plus progressives.
Et comme dans toute belle galette qui refuse de servir deux fois le même plat, la variété est ici de mise. Carbonic Fields dose avec précision son enrobage symphonique, ses solos tonitruants et sa pointe de théâtralité, particulièrement savoureuse sur le fantastique et original Devil(s) Swing, ou encore sur le superbe Ghosts Still Follow.
La formation sait également varier les plaisirs et relancer régulièrement la machine. Des voix d’enfants possédées viennent ainsi hanter le très bon Let Us Prey, tandis que Exitium s’offre un final acoustique joliment envoyé, histoire de laisser retomber la pression avant de remettre le replay. Naturellement, Carbonic Fields sait aussi faire parler la poudre. Les amateurs de speederies en tout genre trouveront leur bonheur avec le rapide Apocalies ou le bondissantFalse Messiah. Que de délices.
Mais au-delà de cette accumulation d’ingrédients savoureux, c’est surtout l’équilibre général qui séduit. Une personnalité affirmée, des titres travaillés et de grande qualité, une production luxueuse, des musiciens et un talentueux chanteur investis et un fil conducteur particulièrement cohérent : tous les éléments sont réunis pour faire de Spiritus Mentis l’une des très bonnes réussites de ce millésime. Et pour moi, c’est surtout l’une des découvertes les plus réjouissantes de cette déjà belle année.
Avec une production millimétrée, un son du tonnerre de tous les Diables et des compositions qui frôlent parfois le génie créatif, Carbonic Fields confirme ici tout son énorme potentiel juvénile. Mon gros pif me gratte sérieusement. Dans le genre, ce groupe pourrait bien devenir rapidement l’une des grosses références du Metal français. Et si le sieur Devin venait à tendre une oreille du côté du Havre, je ne serais personnellement pas surpris qu’il y trouve quelques nourritures dignes d’intérêt, dont le génial Pentacrual, sur lequel les guitaristes Mathieu Méheust et Mickaël Cossé s’emploient à tour de doigts. Je vous abandonne le Ghosts Still Follow, insuffisamment évoqué au dessus, à la rythmique chaloupée et tonitruante, juste que pour vous ...
Et voilà. La saucisse a fini par tomber. Délicieuse, épicée, généreuse, cuite exactement comme le produit le mérite. Après avoir patienté des heures, Meije peut enfin récupérer le fruit de son attente et reprendre tranquillement son poste de sentinelle au pied du serial cuiser. Car il le sait déjà : elle retombera. Les statistiques ne mentent jamais. Sa truffe non plus. Quelque part entre deux barbecues, deux cents sacrifices annuels et quelques longues périodes de vaches maigres, le chroniqueur aura lui aussi appris une chose essentielle : les meilleures découvertes sont toujours celles qui tombent par surprise.
Alors forcément, lorsque le morceau tombera également devant vous, déjà tout cuit, ne le laissez surtout pas refroidir. Et partagez-le. Car celui-ci, franchement, il serait honteux de le garder pour vous.
A patience infinie, délices infinies pour qui saura œuvrer....et quels délices !
Tracklist de Spiritus Mentis : 01. Sigillum 02. In the Storm 03. Porcelain Face 04. Devil(s)wing 05. Go(d)escent 06. Pentacrual 07. Let Us Prey 08. Apocalies 09. Escape 616 10. Ghosts Still Follow 11. False Messiah 12. Exitium