Prononcez le nom de Behemoth devant un metalleux et observez attentivement sa réaction. Il y a de fortes chances que son regard se durcisse, que quelques cornes apparaissent discrètement au-dessus de son crâne et qu’une irrésistible envie de lever les bras au ciel s’empare de lui. Car depuis plus de trois décennies, cette formationn’est plus simplement un groupe de Black Metal : c’est devenu une entité, une signature, une machine de destruction neuronale dont le nom évoque autant la démesure musicale que l’un des spectacles les plus impressionnants qu’il soit possible d’affronter stoïque.
Fondé en Pologne en 1991 autour de Nergal, le groupe a parcouru un chemin considérable depuis ses premières déflagrations Black Metal. Behemoth a progressivement construit un univers où se côtoient brutalité, mysticisme, symbolisme religieux, arrangements monumentaux et une volonté permanente de repousser la facilité. Là où certains groupes extrêmes ont fini par devenir des monuments historiques que l’on contemple avec respect avant de retourner tranquillement écouter autre chose, Behemoth a continué à avancer, à composer et surtout à défendre son territoire avec une conviction chevillée au corps.
Et si l’on devait absolument chercher quelques ancêtres à cette créature, Venom et Bathoryviendraient rapidement pointer le bout de leurs cornes. Deux noms fondateurs dont les ombres planent évidemment sur une partie du Metal extrême moderne. Une filiation que Behemoth assume suffisamment pour aller régulièrement fouiller dans les archives de ses glorieux prédécesseurs.
C’est précisément ce qui nous amène à I, Scvlptor, étrange objet discographique qui ne se présente pas exactement comme un nouvel album traditionnel. Sept enregistrements studio, un titre live, des compositions récentes, des réenregistrements de morceaux anciens et deux reprises : difficile de lui faire enfiler le costume classique du nouvel opus. Et pourtant, ce serait passer à côté de son véritable intérêt.
Car I, Scvlptor ressemble davantage à une photographie de Behemoth à un moment particulier de son existence. Une façon de rappeler d’où vient le groupe, de montrer où il se trouve aujourd’hui et, accessoirement, de remettre quelques braises sous la cendre avant de retourner tout brûler sur scène.
Le titre éponyme ouvre les hostilités avec I, Scvlptor, morceau mid-tempo lourd et particulièrement percutant. Pas besoin ici de déclencher immédiatement la mitrailleuse à double grosse caisse : le groupesait parfaitement que la puissance peut également résider dans la tension. Le morceau possède cette capacité à installer une atmosphère pesante tout en conservant suffisamment d’impact pour rappeler immédiatement à qui nous avons affaire.
Et surtout, il établit un intéressant trait d’union entre la formation originelleet celle d’aujourd’hui. Le temps a évidemment fait son œuvre, la production a gagné en ampleur et Nergal a considérablement développé son approche, mais l’ADN demeure reconnaissable.
Lord ov the Horizons poursuit dans cette direction. Le morceau commence avec davantage de retenue, presque inquiétant, avant de laisser progressivement la mécanique infernale prendre de l’ampleur. Les voix claires apportent une dimension supplémentaire à l’ensemble, tandis que les passages les plus brutaux viennent finalement libérer un riff monstrueux qui ne demande qu’à lacérer quelques tympans.
Et comme Behemoth aime manifestement compliquer un peu la vie des chroniqueurs, le titre revient également sous une forme alternative en fin de parcours, dans une version plus brute et moins travaillée. Un exercice intéressant qui permet de mesurer à quel point la production participe aujourd’hui à l’identité du groupe.
Puis les portes des archives s’ouvrent, celles cachées tout au fond des Enfers. Rise of the Blackstorm of Evil et In Thy Pandemaeternum appartiennent aux premières années du groupe. Réenregistrés par le groupe, ces deux titres bénéficient naturellement d’une puissance et d’une précision que leurs versions originelles ne pouvaient évidemment pas posséder. Mais l’intérêt ne réside pas seulement dans le lifting sonore.
Ces morceaux permettent de se rappeler que le potentiel était déjà là. Évidemment, le Behemoth des années 90 ne possédait ni les moyens techniques, ni l’expérience, ni la dimension artistique du monstre actuel. Mais écouter ces compositions réinjectées dans le son contemporain du groupe permet de mesurer le chemin parcouru. Et contrairement à certaines opérations de réanimation discographique qui ressemblent parfois à une tentative de faire passer un vieux cadavre pour un adolescent en pleine explosion boutonneuse, ici, ces anciens titres s’intègrent avec délicatesse au reste du brûlot.
Puis s’ouvre la trappe dérobée, celle des influences historiques, encore plus cachée dans les tréfonds obscurs.
Ainsi In League With Satan refait-il surface. Reprendre Venom lorsque l’on est Behemoth relève presque de la déclaration d’intention (le premier qui dit déclaration d’amour sort immédiatement !). Difficile en effet d’oublier que les Anglais de Newcastle ont largement contribué à poser les fondations du Metal extrême. La version reste fidèle à l’esprit originel tout en passant évidemment dans le broyeur sonore maison. Miam, le résultat fonctionne particulièrement bien. Une manière élégante de rendre hommage à l’un des groupes qui ont contribué à dessiner le chemin parcouru depuis.
Et puisque nous sommes sous la trappe des hommages, Bathoryn’est évidemment pas oublié. The Return of Darkness and Evil, capturé en live, constitue probablement l’un des éléments les plus intéressants de cette sortie. Behemoth y restitue toute la brutalité primitive du morceau avec cette puissance scénique qui constitue désormais l’une de ses armes les plus redoutables.
Car il faut bien le dire : s’il existe une différence fondamentale entre Behemoth et nombre de formations historiques du Metal extrême, elle se trouve peut-être ici.
Behemoth en concert, c’est un gros show, et pas seulement brutal, plus exactement total. Lumières, décors, pyrotechnie, gestuelle, mise en scène, costumes, symboles et évidemment musique : tout participe à cette impression de cérémonie apocalyptique savamment orchestrée. Là où certains groupes peuvent donner l’impression de simplement reproduire sur scène ce que vous avez déjà entendu dans votre salon, Behemoth transforme ses concerts en véritables shows. Et lorsque Nergal et ses comparses entrent dans cette mécanique, difficile de rester simple spectateur.
Car la rentrée qui se profile risque d’être particulièrement peu recommandable pour les oreilles sensibles. Behemoth s’apprête en effet à partager l’affiche avec Dimmu Borgir et Dark Funeral. Une association qui ressemble moins à une tournée qu’à une réunion de copropriété organisée directement aux portes de l’Enfer.
Trois formations majeures du Metal extrême, trois visions différentes d’une même noirceur, et surtout trois groupes capables de transformer une scène en champ de ruines. Une affiche qui pourrait bien s’imposer comme l’un des grands rendez-vous de la rentrée pour les amateurs de musiques qui ne demandent pas la permission avant de hurler.
I, Scvlptor tombe fichtrement bien, il prend tout son sens dans cette perspective : il n’y a pas de hasard non plus dans le monde merveilleux des musiques extrêmes. Il rappelle les racines, remet en lumière quelques vieux morceaux, propose du matériel plus récent, rend hommage à Venom et Bathory et offre même un aperçu de la puissance scénique du groupe. Tout cela sans chercher à faire croire qu’il s’agit d’un nouvel album studio majeur.
Alors oui, Behemoth aurait probablement pu nous offrir un disque plus ambitieux, plus homogène et plus indispensable. Mais ce n’est peut-être pas son rôle. I, Scvlptor se présente comme une convocation.
Alors, grand album ? Non. Disque inutile ? Certainement pas.
Donc au risque de nous répéter, le but étant de vous voir arrêter de roumeguer (râler en montagnard), I, Scvlptor est avant tout une pièce de liaison entre le passé et le présent, un hommage aux racines du Metal extrême et une excellente mise en bouche avant que Behemoth ne retourne encore une fois aux affaires sérieuses : la scène. Plus de débat....
Et lorsque les trois phénomènes Behemoth, Dimmu Borgir etDark Funeral seront réunis sous les mêmes lumières noires, il sera probablement préférable de vérifier que vos lunettes achetées à l’occasion de la dernière éclipse n’aient pas dépassé la limite d’utilisation... idem pour les bouchons auriculaires. On vous aura prévenu, vous allez souffrir sévère. En attendant, cornes levées.
Tracklist de I, Scvlptor :
01. I, Scvlptor 02. Lord ov the Horizons 03. Rise of the Blackstorm of Evil 04. In Thy Pandemaeternum 05. Begotten 06. In League with Satan (Venom cover) 07. The Return of Darkness and Evil (Bathory cover) (live) 08. Lord ov the Horizons (Rough mix)