Artiste/Groupe:

The Man-Eating Tree

CD:

Nigth Verses

Date de sortie:

Avril 2025

Label:

Noble Demon

Style:

Dark Metal et Metal Ambient

Chroniqueur:

Le Diable Bleu

Note:

19/20

Site Officiel Artiste

Autre Site Artiste

L’hiver s’étire. Il traîne ses heures pâles comme un corps blessé, refusant de céder la place. Il neige encore, et pas qu’un peu. Des mètres, parfois. Dehors, le silence est ouaté, implacable. Une lenteur glaciale que seule la musique peut encore habiter.

C’est dans ce décor matinal que revient The Man-Eating Tree. Après dix ans de silence, longs comme une hibernation, le groupe finlandais renaît, tel un tronc noirci redonnant naissance à ses branches. La voix de Manne Ikonen (ex-Ghost Brigade) a rejoint le dernier membre fondateur Janne Markus, et ensemble, ils rallument une flamme sous la glace. Night Verses ne fait pas dans le bruit, mais dans la profondeur. Pas dans l’éclat, mais dans l’écho. Et cet écho résonne dans chaque faille, chaque cicatrice, chaque histoire intime. Aidé en cela par la performance incroyable de Manne Ikonen et la mélancolie des ambiances pourtant éclectiques, il sera indéniablement difficile de parler de Night Verses sans mentionner la force de l’impact des vocaux d’Ikonen. C’est une véritable révélation de l’entendre hurler, crier et chanter aussi, nous interpeller, pour tout dire nous secouer physiquement ou émotionnellement. Quel registre vocal, quel travail remarquable pour parvenir à nous faire partager avec cette intensité toutes les émotions des textes et des ambiances que le groupe balaye.

Nightverses, morceau éponyme, ouvre les hostilités avec une pudeur toute nordique. Il ne cherche pas à séduire, il s’installe lentement, comme la brume sur une plaine de pins noirs. Les textures sont lourdes, rampantes, et les chœurs évanescents, tranche déjà l’air comme une lame fine. On sent le réveil d’une bête en sommeil, poussée par une rythmique endiablée, endormie depuis longtemps, comme les dix années d’absence de The Man-Eating Tree tout juste sorti d’hibernation.

Days Under the Dark poursuit, immense fresque de sept minutes qui prend le temps de poser ses nuances. On y avance comme dans un champ de neige vierge : chaque pas est lent, mais chaque empreinte compte. Le refrain s’élève comme un halo au-dessus de l’étendue blanche, porté par des mélodies électroniques qui s’évaporent, puis reviennent, telles une aurore timide sur un fjord gelé.

Seer tranche avec plus de franchise, un morceau plus direct, plus brutal également. À l’inverse, un groove direct qui fera certainement hocher la tête, tandis que le refrain combine de belles mélodies de guitare et des chants. C’est le morceau le plus viscéral de l’album, et il contraste bien avec le rock gothique plus mélancolique de Ruins of Insanity. Pourtant, avec These Traces, ce sont les pistes qui me touchent moins.

Pour être tout à fait clair, la deuxième partie de l’album dévoile des pépites émotionnellement très fortes qui vont vous remuer, vous secouer, sans doute intensément.
All Our Shadows atteint maintenant les sommets purs et enneigés. Un morceau qui serre le cœur sans prévenir. Mélodies lancinantes, rythme lent et obsédant, et ce refrain... Ce refrain qui semble gravé dans le marbre d’une partie d’échecs. C’est la reine blanche sur l’échiquier, celle qui avance en survolant tous les chemins, en silence, et qui abat froidement tout ce qui se tient sur sa route.

Mes préférences se portent alors sur To The Sinking et Abandoned. Ces deux pièces finiront d’emporter cette partie. To The Sinking prolonge ce moment suspendu. Une descente en soi, pas forcément brutale, mais inévitable. On sent l’eau glacée monter, s’insinuer sous les vêtements, dans les os, sans qu’on puisse y opposer quelque résistance. Il y a quelque chose de pur dans cette bien triste et infinie chute... La voix, les voix d’Ikonen touchent le merveilleux. Le riff de fin pétrit le ventre.

Abandoned est le givre sur les paupières. Une intro énervée, du genre Death Melo, qui tourne ensuite en ballade post-rock, où la voix d’Ikonen semble s’immiscer entre des flocons virevoltants. C’est simple, dépouillé, et d’une beauté sincère, fragile comme la lumière rasante d’un matin de janvier. Simplement, tragiquement beau.

Et puis enfin Reflections. Neuf minutes et quarante secondes de montée lente, d’accumulation, de tension maîtrisée. Le piano, le violon, le violoncelle... Tout s’imbrique pour construire une cathédrale émotionnelle. Et quand les guitares surgissent enfin, elles n’écrasent pas : elles soulèvent. Les rugissements d’Ikonen, il ne s’agit pas simplement de hurlements, ce sont des appels désespérés. Qui ne s’adressent pas à nous, il communique avec quelque chose de plus haut. Reflections est un morceau lent, lourd, peu évanescent et dense, qui, sans être monstrueux, clôture de la plus belle des manières ce divin album, en nous faisant dresser les poils, et par les temps sombres qui courent, c’est déjà pas mal.

Night Verses synthétise l’album des longs hivers, qui, à l’instar des guerres, n’arrivent pas à s’arrêter. Pas un hiver de carte postale, mais celui qu’on vit, celui qu’on traverse. Un hiver intérieur qui ne cherche pas à disparaître, mais à être intimement accepté. Il faut s’y abandonner, accepter le froid, la lenteur, l’absence de repères. Et alors, on en perçoit toutes les beautés. Des beautés gelées, paradoxalement brûlantes.

Amies lectrices et amis lecteurs, vous voilà confrontés à une sacrée GMA (Grosse Musique Assourdissante) de celle qui ne hurle pas, de celle qui murmure des vérités impossibles à dire autrement. Sombrement efficace, mélancoliquement marquant, par une formation au potentiel rare et à la phénoménale maturité.

À la dernière note, plus dure est la chute. Mais annonciatrice d’espoir, car il suffit d’un geste, d’un simple clic, pour que le silence rende de nouveau sa couronne glacée à la musique. Et ça, c’est signe de haute addiction.

Tracklist Night Verses :

01. Nightverses
02. Days Under The Dark
03. Seer
04. These Traces
05. All Our Shadows
06. To The Sinking
07. Ruins Of Insanity
08. Abandoned
09. Reflections

Venez donc discuter de cette chronique sur notre forum !