Chroniquer un album de Patrick Rondat, c’est plus qu’un plaisir : c’est un privilège. J’attendais ce moment depuis des années. C’est lui qui m’a mis une guitare entre les mains, un soir d’avril 1994, au Palais des Festivals de Cannes. Je venais de découvrir Rape of the Earth, un disque qui tournait en boucle chez moi. Ce soir-là, sur scène : Jan Cyrka, Steve Lukather, Doug Aldrich… et bien sûr, Patrick Rondat. Une claque monumentale. Le samedi suivant, j’achetais ma première gratte. Depuis, la passion ne m’a jamais quitté.
Patrick Rondat, c’est notre guitar-hero national. Un maître de la précision, un monstre de l’aller-retour — je ne voudrais pas être son médiator 😊 — mais surtout un compositeur inspiré, un sculpteur de sons. Chez lui, la technique est au service de l’émotion. Toujours.
Vingt et un ans après An Ephemeral World, Patrick Rondat signe enfin son grand retour en solo avec Escape From Shadows. Un titre évocateur, comme une sortie de l’ombre… même si, soyons honnêtes, il n’avait jamais vraiment disparu. Depuis 2008, il nous avait déjà offert un superbe album de musique classique en duo avec le pianiste Hervé N’Kaoua, revisitant Bach, Beethoven ou Kreisler avec une sensibilité rare. Et s’il s’est fait discret côté studio, il est resté omniprésent dans le paysage guitaristique français : masterclasses, interventions pédagogiques, festivals… Il n’a jamais lâché sa guitare, ni son public.
Ces dernières années, les signes d’un retour se faisaient sentir. Il y a eu ce concert magistral au festival de guitare de Puteaux en 2022, ces solos sur Call of the Wild d’Heartline en 2023 ; sur Spain sur Compassion, le dernier album de son complice de toujours, le bassiste Pascal Mulot. Autant d’indices qui laissaient présager que quelque chose de grand se préparait. Pendant deux décennies, nous, les vieux gratteux grisonnants, n’avons cessé de lui poser la même question : « Alors Patrick, il sort quand ton nouvel album ? »
Et puis, en mars 2025, la nouvelle est tombée : Patrick Rondat signe chez Verycords. L’attente est terminée. L’album s’appelle Escape From Shadows et il va vraiment voir la jour.
Escape From Shadowsest un album dense, cinématographique, organique, qui navigue entre hard rock progressif, néo-classique et ambiances planantes. Rondat ne fait ni du Satriani, ni duDream Theater. Il fait du Rondat. Et c’est exactement ce qu’on attendait.
Dès l’intro de Fear and Guilt, on est happé : nappes de claviers somptueuses, tension dramatique, puis explosion. Le morceau idéal pour ouvrir un live, vivement la tournée 2026. Le son est massif, mais jamais écrasant. Chaque note respire.
Mention spéciale à Escape From Shadows, dont la seconde moitié laisse la scène à un solo de basse mélodique signé Patrice Guers, avant que Patrick ne revienne avec un magnifique solo bourré de feeling.
Si je devais risquer une comparaison (même si l’exercice est toujours délicat), Whispery Hopes évoque par moments l’atmosphère de Out of Nowhere de Vinnie Moore.
Back On Track résume parfaitement l’ADN Rondat : vélocité, mélodie, complexité maîtrisée. A mi-chemin entre Burn Out et Why Do You Do Things Like That.
From Nowhere et Invisible Wars poursuivent dans cette veine progressive, portés par les nappes d’orgue B3 de Manu Martin, qui évoquent parfois Clive Nolan (Arena).
Et puis il y a Now We’re Home, la surprise. Pour la première fois, Patrick intègre un morceau chanté à sa discographie solo. La voix de Gaëlle Buswel, chaude et envoûtante, se pose sur une intro acoustique jouée sur guitare Ovation. Ambiance western, presque désertique. Une respiration dans l’album, mais sans rupture de ton. Le solo central, aérien, rappelle l’ambiance planante du morceau Amphibia.
Autre invité de marque : Pascal Vigné, qui vient poser un solo tout en finesse à la fin de From Nowhere. Deux styles, deux signatures, deux écoles. Et ça fonctionne à merveille.
L’album se clôt sur une version magistrale du Prélude et Allegro de Kreisler (dans le style de Pugnani). Déjà présent dans son album classique avec Hervé N’Kaoua, ce morceau prend ici une dimension nouvelle. Vibratos, phrasé, nuances… c’est du grand art. La guitare devient violon. La musique, émotion pure.
À noter : aucun effet utilisé à l’enregistrement. Pas de pédale, pas de triche. Du brut, du vrai, du vivant, de l’organique. Et ça s’entend.
Escape From Shadows rejoint sans hésiter mon top 3 aux côtés de Rape of the Earth et Amphibia. Impossible de les classer : chacun incarne une époque, une évolution, une tranche de vie. Ce nouvel album est sans doute le plus mature, le plus abouti.
Alors bon voyage et surtout, multipliez les écoutes pour profiter de toutes les beautés du paysage.
PS : Pour les gratteux qui veulent briller sur YouTube ou TikTok pour faire un effet whaooo (désolé Giacomo Turra et Jérôme Cahuzac, vous n’avez pas le droit de jouer), je vous mets au défi de bosser ces deux passages :