Omnium Gatherum… voilà un nom qui résonne comme une coulée magmatique au cœur du death mélodique finlandais. Vingt-neuf ans de carrière, neuf albums au compteur, et toujours ce même alliage unique : la rugosité du death et la lumière mélancolique du mélodique. Depuis 1996, le groupe taille, polit, fracture, consolide. Et moi, vieux géologue amateur de riffs, je me penche une nouvelle fois sur ce caillou vénérable pour en examiner les couches, les strates, les fissures, les inclusions précieuses. Car s’il est un groupe que le temps n’a pas érodé, c’est bien celui-là.
Le caillou Omnium Gatherum, c’est une roche tenace et noble. Du gneiss nordique, dense, bardé de minéraux mélancoliques et de veines lumineuses. Il a résisté à tout : aux glaciations musicales, aux changements de climat stylistique, aux départs de musiciens. Markus Vanhala, guitariste fondateur et véritable cristallographe du son OG, en est le noyau dur. À ses côtés, Jukka Pelkonen, voix tellurique depuis 2006, rugit encore comme un volcan qui aurait décidé de ne pas s’éteindre. Le line-up actuel — Vanhala, Pelkonen, Aapo Koivisto (claviers), Mikko Kivistö (basse) et Atte Pesonen (batterie) — s’est enfin stabilisé. Une structure géologique fiable depuis de nombreuses années. On peut y grimper, sauter dessus sans craindre l’effondrement.
Et c’est sur cette assise que repose May the Bridges We Burn Light the Way, neuvième album studio, sorti le 7 novembre 2025 chez Century Media. Un titre aux allures de proverbe pyromane, mais qui sonne surtout comme un manifeste : « Oui, nous brûlons les ponts, mais nous avançons dans la lumière de ces flammes. ». Ou, pour rester dans la métaphore : on frappe la pierre et les étincelles servent à éclairer la route.
Le danger, quand on manipule une roche aussi peu friable, c’est la tentation de la répétition. D’un album à l’autre, Omnium Gatherum a toujours entretenu un équilibre délicat : celui entre l’émotion et la technique, entre le riff massif et la clarté mélodique. Mais à force de tailler le même bloc, la surprise s’émousse. Je l’avoue : parfois, le vieux géologue se lasse de voir toujours la même faille. Ce n’est pas de la lassitude, c’est de la familiarité trop entretenue. Grey Heavens déjà m’avait laissé tiède, comme une coulée solidifiée trop vite. Mais cette fois, le groupe a tenté d’apporter quelques minéraux nouveaux à sa roche. Un peu plus d’agressivité, un grain plus cru, une envie de sortir de la galerie polie où résonnaient les tous derniers albums. Et si la mutation n’est pas spectaculaire, on sent tout de même la sueur, cette senteur du bien faire.
May the Bridges We Burn Light the Way D’entrée, le morceau-titre annonce la couleur : riffs tranchants, growls d’outre-monde, claviers aériens. Le feu est là, mais la roche reste froide. Solide ouverture, un peu scolaire toutefois, comme une roche de carrière : fonctionnelle, sans surprise.
The Last Hero Lourdeur mid-tempo, basse profonde, Pelkonen rugit lentement. L’érosion menace : trop de linéarité, trop peu de relief. Le bonhomme a toujours cette voix caverneuse, reconnaissable entre mille, mais elle semble ici tourner en rond dans sa propre faille.
My Pain Titre trompeur : on espérait une faille sismique, c’est un plateau stable. Correct, sans frisson. Les soli, toujours impeccablement ciselés par Vanhala, n’empêchent pas la fatigue tectonique, et les voix du chœur un tantinet agaçantes.
The Darkest City Enfin, un changement de texture ! Les synthés s’y déploient comme un brouillard industriel sur granite humide. C’est le titre le plus atmosphérique de l’album, cinématographique même. La guitare, la plus proche d’Insomnium, pas étonnant avec l’orfèvre Marcus partageant ces deux formations, elle y résonne comme une lampe de mineur au fond d’une galerie : vacillante et vitale. Une pièce maîtresse.
Walking Ghost Phase À peine quatre minutes, mais paradoxalement interminable. Mid-tempo épais, structure attendue. Et la voix féroce de Jukka, ne change rien, et même le clavier et les riffs très Amorphisiens, n’évacuent pas le caillou. Un gravier dans la chaussure du géologue : on avance peu, mais ça frotte encore trop.
Ignite the Flame Ah ! Voilà le joyau. L’étincelle. Les riffs accrochent, la mélodie se déploie, la pierre prend feu. Le genre de morceau qu’on aimerait graver dans le marbre (ou le quartz). Tout ce qui fait la force d’OG s’y exprime : mélancolie, efficacité, équilibre. Probablement le plus grand moment de ce disque gravé.
Barricades Solide, carré, mais trop sage. On sent la main du tailleur, pas la rage du mineur. Un titre qu’on respecte, qu’on ne chérit pas.
Road Closed Ahead Excellent morceau de fin de carrière — si tant est que le groupe envisage un jour d’arrêter de creuser. Ambiance sombre, mélancolie maîtrisée, riff ample. La route est barrée, mais la pierre continue d’avancer.
Alors, la question reste ouverte : faut-il évoluer ? Un rocher doit-il changer de nature pour devenir beau ? Où la beauté réside-t-elle justement dans la constance ? Vous avez une heure, le temps d’écouter l’album, puis on ramasse les copies. Toujours cette même tension : polir sans effacer, innover sans se perdre. Peu de groupes de death mélo ont tenu aussi longtemps sans se déliter. OG, c’est l’anti-érosion par excellence. Omnium Gatherum semble avoir tranché : ils ne cherchent plus la mutation, mais la perfection d’une forme. Ce n’est plus un groupe en quête de métamorphose, mais un bloc conscient de sa densité. Et c’est peut-être ça, la vraie maturité : ne plus vouloir être autre chose qu’un granit noble.
Pourtant, le vieux géologue, lui, gardait l’envie d’une faille. D’un petit tremblement de terre. Non par caprice, mais pour sentir que le cœur du caillou battre encore plus fort, histoire qu’il réponde à l’unisson de son propre cœur. Alors, oui, j’en attendais beaucoup. Trop sans doute. Mais qui aime le granite, je me permets de le frapper un peu fort pour voir s’il sonne encore juste et aussi clair, avant d’y planter piton d’acier.
May the Bridges We Burn Light the Way n’est pas une révolution, c’est un sédiment de plus dans la grande stratigraphie OG. Une pierre lourde, stable, rassurante. Peut-être un peu trop. Mais elle scintille encore quand la lumière tombe juste. Alors brûlez vos ponts, messieurs, vos flammes éclairent toujours notre route. Et n’oublions pas, à notre triste échelle humaine : parfois, c’est la roche immuable qui nous rappelle, que tout change autour.
PS : j’ai toujours aimé ce groupe surtout en live, ils m’ont fait découvrir le death mélo, c’était il y a 15 ans — alors ne vous méprenez pas, ce « mais » est un murmure, pas une aigreur.
Tracklist de May the Bridges We Burn Light the Way :
01. May the Bridges We Burn Light the Way 02. The Last Hero 03. My Pain 04. The Darkest City 05. Walking Ghost Phase 06. Ignite the Flame 07. Barricades 08. Road Closed Ahead