Il faut se rendre à l’évidence, les plus jeunes ont compris quelque chose que nous, vieux briscards du Metal, feignons encore d’ignorer. Notre petite boule bleue surchauffe comme une culasse de V8 mal entretenue, et le monde réclame des mesures fortes, radicales, presque aussi audacieuses que de sortir un album de power Metal en 2025, sans faire avaler son stylo-médiator à un chroniqueur blasé.
Heureusement, Númenor, ces champions du tri sélectif sonore, sont là. Eux, le recyclage, ils le prennent au sérieux : on ne jette plus rien, pas même les vieilles idées power de 1997 ou les riffs black poussiéreux de 1995. Allez hop : tout dans le bac jaune “Épique et Metal”. Le Heavy ? Dedans. Le Power ? À gauche. Le Black mélodique ? Au fond. L’Epic metal ? Au milieu. Le Death ? Oh, allez, ça se composte très bien.
On secoue, on tasse, on ferme le couvercle… Et du studio sort Runes of Power, concentré d’énergie renouvelable garanti sans émissions toxiques (sauf peut-être quelques growls aux retombées acides).
L’attente fut longue — quatre ans, ce qui dans le temps power Metal équivaut à une petite glaciation — mais voilà enfin le sixième opus du groupe serbe. Et autant le dire tout de suite : Runes of Power marque le début d’une nouvelle ère, comme si Númenor avait décidé d’arrêter le plastique à usage unique… tout en continuant à réutiliser ses riffs préférés. On ne va pas les blâmer : c’est bon pour la planète.
Ça commence avec Tanelorn, où débarque Thomas Vikström (Therion, Candlemass…). Oui, rien que ça. Autrement dit : le recyclage, d’accord, mais surtout de luxe, s’il vous plaît. Sa voix renvoie direct aux bonnes heures de Therion, mais sans les envolées symphoniques capables de faire griller un transformateur.
Puis arrive Arioch, avec Aca Celtic (Orthodox Celts), voix heavy-métal classique, rigoureuse, un peu comme un agent du tri qui vous regarde de travers si vous mettez du black Metal dans la case power. Il intervient sur cinq titres – le service civique de l’épique.
Stealer of Souls évoque les Grave Digger des années 90, l’époque où même les refrains recyclés sentaient encore la sueur de l’authenticité. Aca revient aussi sur la nouvelle version de Make the Stand, où Hansi Kürsch repasse une tête pour la troisième fois en trois albums. Là, on n’est plus dans le recyclage, on bascule dans la réutilisation créative. Certains diront “trop”, d’autres clameraient “écologiquement audacieux”. Moi, j’aime moyen. En revanche j’adore ce Stormbringer.
Parmi les autres “déchets de luxe” revalorisés : Miloš Stošić (Oathbringer), Christian Eriksson (ex-Twilight Force), bref, un casting qui ferait frémir la plus stricte des normes ISO du Metal propre. Heureusement, tout n’est pas reconditionné. Des titres comme The Nine, Stronghold ou Bewitched Seas rappellent la vieille époque, celle des années folles (90), le parfum mythique de Covenant (Nexus Polaris), ce mélange d’épique noir et de grand large cosmique.
Comme pour les autres fois, ça sort du studio Paradox de Smederevo, la compacteuse aussi brillante soit elle, tousse quelques fumées carbonées perfectibles. Alors, oui, on aurait aimé une batterie plus tonitruante, des guitares plus coupantes, un son global qui vous fait l’effet d’un rayon de supermarché un samedi matin. Mais rien de dramatique : tout se recycle, même la production perfectible. La pochette de Petar Meseldžija, elle, ne demande aucun tri, c’est du 100% épique, à garder précieusement dans la benne “chef d’œuvre”.
Très italien ce Dragon Of Erebor, n’est ce pas ? Musclé et tinté de baroque épique à l’ancienne ... Runes of Power, c’est du Númenor renouvelé, affiné, assoupli, le tout avec une pirouette de réussite et une galipette épique secouant leur ADN. Un album qui file la pêche, malgré quelques longueurs et une production encore timide. Mais surtout, une galette qui donne envie d’être partagée, ce qui n’est pas rien dans cette année 2025 où la power-lassitude contamine les foules plus vite qu’une promo Shein. D’ailleurs, selon les membres du groupe, un projet parallèle plus extrême pourrait voir le jour. Une sorte de poubelle noire musicale, réservée exclusivement aux déchets dangereux (les blasts, les screams, les solos qui coupent les doigts). On attend.
Les plus jeunes l’ont bien compris : recycler, c’est bien… mais pas assez. Prochaine étape logique : s’attaquer à la surconsommation. Basta les emplettes compulsives sur Temu, Amazon ou Shein. Les emplettes, aux oubliettes, promis juré.
Alors oui, Runes of Power est un album qui se recycle à l’infini, enfin presque, un achat parfaitement assumé, estampillé “Metal équitable”, réutilisable au presque infini sur vos platines. Cependant attention, même les meilleurs disques finissent par s’user. Alors avant que la boule bleue ne grille définitivement comme un ampli en surchauffe, écoutez Númenor… et passez à l’action, encouragez les en concert. Parce que le Metal, c’est comme le tri sélectif : ça ne sert à rien si personne ne le fait, encore moins si c’est pour personne ...
Tracklist de Runes of Power : 01. Tanelorn 02. Arioch 03. Make the Stand (nouvelle version 2025) 04. The Stealer of Souls 05. The Nine 06. Strombringer 07. Fight and Die 08. Bewitched Seas 09. Morgana Le Fay 10. Stronghold 11. Dragon of Erebor (version réenregistrée)
Ps : Je remercie mes camarades L-Red, Kabet et Ced, qui, bien involontairement, ont fait germer le fil conducteur de cette chronique. Allez je file direct me jeter dans le bac à compost, y retrouver lombrics et autres pupuces....