Le projet Igorrr célèbre ses vingt-cinq ans d’existence avec la sortie prochaine d’Amen. Cet album fait suite à l’excellent Spirituality and Distortion, paru en mars 2020, en pleine tourmente sanitaire. À cette époque, les convictions personnelles de Laurent Lunoir l’ont conduit à refuser la vaccination contre la Covid-19, rendant sa participation aux tournées internationales impossible. De son côté, Laure Le Prunenec a choisi de se retirer pour accorder davantage de temps à sa vie privée. Tous deux collaborent désormais au sein du projet Rïcïnn. En 2024, Sylvain Bouvier a lui aussi préféré se consacrer à ses aspirations personnelles.
Face à ces changements, Gautier Serre, cerveau des compositions d’Igorrr, a recruté une nouvelle équipe. JB Le Bail, connu pour Svart Crown, prend désormais le micro, tandis que Marthe Alexandre assure les parties lyriques. Rémi Serafino, figure familière des musiques extrêmes, rejoint les fûts. À leurs côtés, on retrouve Martyn Clément à la guitare et Erlend Caspersen à la basse. Maintenant que les présentations sont faites, passons au contenu de ce nouvel opus.
Ces changements de line-up modifient-ils fondamentalement la donne ? Eh bien, oui et non.
Oui, car une identité sonore se construit avant tout autour d’un ou plusieurs timbres de voix. Côté lyrique, il faut reconnaître que la différence n’est pas si flagrante, et Marthe effectue un travail aussi bluffant que sa prédécesseuse. En revanche, l’arrivée de JB apporte une tonalité plus sombre, contrastant avec le côté « Core » de Laurent. Mine de rien, cela influe sur le ressenti global de la musique. Daemoni, Limbo ou encore Infestis gagnent en noirceur grâce à la patte vocale du hurleur en chef.
Non, car la tête pensante reste à la manœuvre. M. Serre prend toujours un malin plaisir à nous balader d’émotion en émotion. Aussi noir que lumineux, le voyage proposé s’inscrit dans la continuité logique des précédents albums. Il le décrit ainsi : « plus sombre, avec une atmosphère solennelle inédite, renforcée par l’enregistrement d’un vrai chœur dans une église et une recherche sonore plus approfondie ». Tout au long de cet album, on navigue entre des émotions très disparates, qui confèrent parfois au sublime Limbo, au surprenant Blastbeat Falafel, à la violence frontale Pure Disproportionate Black and White Nihilism, ou à l’amalgame étrange de toutes ces directions avec Headbutt.
L’album accueille également plusieurs invités, notamment sur l’excellent Blastbeat Falafel, où l’on retrouve Timba Harris et le tout aussi excellent Trey Spruance (de Mr. Bungle, entre autres), qui retrouve son compère de jeu Scott Ian (oui, celui d’Anthrax) sur le très bon Mustard Mucous. Ces collaborations apportent une couleur différente, qui sonne quelque part un peu plus fun.
Si je devais trouver un bémol, ce serait que, malgré toute la créativité qui inonde cet album, je commence à repérer certains gimmicks de création. Par exemple, le fait de couper régulièrement les cris pour les saccader (j’imagine qu’il existe une dénomination technique, mais je l’ignore totalement), revient très fréquemment. Et puis, quelques titres me renvoient à d’autres morceaux issus d’albums précédents : ADHD évoque Opus Brain ou Very Noise,Ancient Sun rappelle Camel Dancefloor, et le totalement fou 2020 (ben oui, c’était bien fou comme moment…) fait écho à Viande. Ont-ils un lien direct ? Pas forcément, mais mon cerveau les a connectés. Est-ce que la musique d’Igorrr se standardise ? Absolument pas. Mais je suis peut-être simplement plus familier avec l’univers de l’animal.
Ne vous méprenez pas : Amen est une véritable réussite. Il représente une forme d’aboutissement des diverses expériences mises en place depuis un quart de siècle. Les ambitions se mêlent toujours aussi bien au délire créatif sans bornes de M. Serre.
Tracklist de Amen :
01. Daemoni 02. Headbutt 03. Limbo 04. Blastbeat Falafel 05. ADHD 06. 2020 07. Mustard Mucous 08. Infestis 09. Ancient Sun 10. Pure Disproportionate Black and White Nihilism 11. Étude n°120 12. Silence