Depuis ce satané printemps 2021, où le monde a cru pouvoir redémarrer comme un vieux van diesel en haut d’une côte, on nous avait promis monts, merveilles, donc un "monde d’après" tout propre, tout doux, tout bio. On allait enfin faire attention, à la planète, aux vieux, aux femmes, aux gosses, à la paix, au temps, à la poésie… même les influenceurs, peu égocentriques pour deux sous, y croyaient, c'est dire.
Quatre ans plus tard, la réalité a rebranché l’ampli sur 11. Les gosses dont les ventres se creusent un peu plus tombent toujours plus nombreux sous les balles, les femmes se font gifler dans une indifférence algorithmique globale, nos ancêtres sont rangés au placard (recyclable) et les fous ont carrément pris le contrôle de la table de mixage. Bref, l’humanité a swipé à droite toute, direction le chaos, tout en récitant par cœur ses anciens manuels scolaires passés au broyeur. Mémoire défaillante, elle a abandonné tout ce qu'elle avait appris à l'école, l'histoire, l'éducation civique, la morale, aaaah la morale.... Alors panique, puisque je grossis le trait — sinon je ne serais pas le Diable Bleu, et vous ne seriez pas là à lire ces lignes plutôt qu’un énième post LinkedIn de coach de vie en burnout heureux. Car dans ce merdier cosmique, il reste des bulles. Des niches. Des zones libres, ouvertes, responsables, éclectiques, et tenues par de fines cloisons de résistance.
Et bizarrement, ces enclaves de décence, d’ouverture et de réalités bien sentis, on les trouve plus souvent dans les festivals de musique que sur un plateaux télé à geindre (et feindre) la disparition d'un gugusse, au Black manquant de profondeur, hautain et immodeste à l'impossible. Allez Diable bleu, "magnéto Serge", jette ça à la poubelle.
Le Hellfest, pour son édition 2025, par exemple, a encore fait exploser la cloison étanche : rock mainstream et Metal extrême se partagent l’affiche comme deux potes de chambrée en stage commando. Et inversement, certains festivals considérés pop accueillent du riff velu sans que personne n'appelle la police du bon goût. Les Eurockéennes ont ainsi casé Iron Maiden au même menu que Silmarils et Avatar juste avant La Femme. Pendant que les puristes fulminent, les ouverts, les curieux, eux, dansent. Et ça, c’est bien une forme de résistance. Mais une chose est sûre : les frontières entre ces deux mondes fondent petit à petit, et pas seulement à cause du réchauffement.
Ainsi constat fait, quittons les grandes messes trop saturées de visiteurs plus ou moins investis dans leurs actes de foie, et prenons une sortie de route salutaire. Cheminons en direction des contrées burgondes, celles qu’on connaît moins pour leurs faits d’armes historiques que pour une série humoristique des années 2000 aux blagues acérées et tenaces. On descend vers le Sud du lac Léman, on suit le Rhône comme un vieux roadie suit sa tournée, et on finit par tomber là, presque par surprise à Saint-Julien-en-Genevois. Un nom à rallonge, un fief entre deux mondes, entre la politesse, la propreté lissée de Genève et la France qui râle se débattant éternellement avec ses vieux démons — pour un événement qui réconcilie guitare, passion, et scène ouverte à tous les riffs, du plus velu au plus velouté : le Fest GES2025, alias Guitare en Scène. Ici on fait fi des débats stériles sur l’avenir du rock. Juste des guitares, des amplis, de la passion, et cette alchimie rare entre puissance brute et élégance sonore.
Et croyez-moi, amies lectrices, amis lecteurs : ce n’est pas juste un festival. C’est un refuge entre lac et montagne. Un bastion du son. Une oasis amplifiée. Un miracle électrique qui dure depuis 18 ans. Mais qui démontre maturité depuis bien longtemps : on y joue, on y transpire, et on le crie en solo depuis ses débuts. "La" Bienvenue (comme on dit tout à côté en terres suisses) à vous dans un éclectisme ravageur. Branche tes pédales, active Diable. Cette année, on y va en meute. Oui, l’équipe des APdM se déplace en force pour couvrir l’événement version XL. Trois mordus de guitares acérées, trois sensibilités bien distinctes mais une même soif d’ondes électriques. Un trio qui dit beaucoup de la qualité et de l’attrait d’un festival qu’on suit avec fidélité depuis tant d’années.
D’abord Didier, le Boss des APdM, tombé amoureux de la région et de ses montagnes, passionné de Rock, de Hard Rock, de Prog, bref, de tout ce qui sonne juste, sans œillères ni œillades. Ensuite Dominique, enfant du pays de GES, régional de l’étape, amoureux du gros son, fou de Prog et toujours partant pour des découvertes inattendues. Et enfin, le Diable Bleu lui-même, jamais réfractaire à un grand écart entre Rock Prog, Death Metal, Power, Sympho ou Black — pourvu qu’on l’épargne de jazz manouche ou non et de musiques latino sous Lexomil.
Pour les non-initiés, il est utile de rappeler quelques fondamentaux sur l’esprit du GES. Comme son nom l’indique, ce n’est pas le festival du triangle ou du kazoo. Il ne se nomme pas Batterie en Boîte ou bien Micro à Particules. Cela amies lectrices et amis lecteurs vous l'aviez tout de suite bien pigé. La guitare est reine, et les guitaristes en sont les chevaliers. Pas besoin d’avoir mis un orteil dans l’enceinte pour le comprendre — le nom suffit, et ça vous évite un exposé du Diable Bleu sur la sémantique des intitulés. De rien.
Il est bon de rajouter que la localisation est atypique. En plein centre de la ville, sans vraiment d'arrangement logistique particulier, sauf une grande halle semi-ouverte, et pouvant accueillir l'ensemble de la jauge. Donc pas de parking proche dédié, pas de camping à la démesure de nos grandes messes traditionnelles. Ici tout respecte l'humain et sa taille relativement lilliputienne. Donc jauge à 5 000 personnes jour, et basta encombrements, file d'attente, galère de parking ou de déplacements. Et viva, l'ambiance, la qualité d’accueil, les sourires et la fraicheur d'une organisation presque familiale. Pourtant il n'est pas oublié le confort, les services, la propreté, puis surtout musicalement l'éclectisme de leur programmation et la qualité incomparable du SON. Ce SON représente la vraie fierté des hauts savoyards, ils arrivent même à sonoriser plus que dignement une "tente", comme personne n'arrive à le faire ailleurs (surtout pas le Hellfest concernant l'Altaïr et la Temple, au son le plus beurk qu'il soit).
Côté configuration, on trouve : – une grande scène sous la halle (l’épicentre, en local on dit le cœur de la meule (proche de Gruyère et d'Abondance quand même), – une scène extérieure de belle taille (La petite scène ne déroge pas à cet attachement au beau son), – et une mini scène, à deux pas, réservée aux groupes émergents et ou en devenir.
Tout ça concentré sur moins de 200 mètres, comme un parc d’attractions pour guitar heroes, où l’on glisse fluidement d’un set à l’autre sans jamais en perdre le fil. On reviendra sur les lieux en détail au fil des chroniques. Pour l’heure, une bonne bière du Mont Blanc à la main (quatre parfums possible !), il est temps d’entrer dans le cœur du GES.
Première journée — Journée Rock.
Quatrième préambule, mais si, vous connaissez mon aversion pour rentrer dans le vif des sujets. Il est bon de comprendre que le GES se vit à plusieurs niveaux d'écoute et nous allons le gouter ensemble dès le premier concert. En effet, il existe un tremplin pour les groupes à fort potentiel. Cette année 300 formations ont déposé dossier, et seuls trois ont été retenues pour se confronter à l'auditoire du GES. Le ratio est élitiste à souhait, et il n'est pas surprenant d'y découvrir des formations valeureuses. L'organisation lance donc le premier groupe de ce tremplin dans l’arène.
Rosaly
Un groupe que nous ne connaissions pas, dont je n'avais regardé que quelques vidéos et que j'avais qualifié de trop classieux. Jugement hâtif, stupide, comme toujours, car passablement emmailloté de préjugés, ce groupe vendu comme proche de la sphère Rock Prog, a fait taire ceux-ci dés leur premier morceau. Le quintet nous vient de Nancy et leur son est majuscule, à la fois enveloppant et puissant, la voix de la chanteuse nous la coupe (la voix !). Les morceaux montent le plus souvent en intensité rythmique croissante, Melody, la chanteuse, balaye sur un seul morceau son panel large placé entre une belle élégance et une force rageuse. Proche d'un Rock alternatif, le groupe développe un son proche du Doom. Mentions spéciales au chant, captivant, riche, Rock et intense, d'une Melody hors norme, et à la prestation de Tristan, musicien multitâche se jouant de son violoncelle ou de ses guitares...
Voici un morceau pouvant mettre en lumière les qualités émotionnelles de leur musique teintée de mélancolie et de passion échevelée. Mais ne vous y trompez pas pour autant, leur live a été encore plus Rock que ce que vous écoutez ici.
Cependant vous pouvez d'ores et déjà vous délecter avec les textes mitonnés par Melody. La fille, elle déchire. La guitare y avait une bonne place. Vos trois missionnaires ont apprécié à l'unisson cette fraicheur endiablée, l'ambiance sonore de haute volée signature maison d'un beau groupe en devenir. Le GES est lancé, il démarre fort et nous vous donnerons le résultat du tremplin sur la page GES - Jour 4. Ben oui pardi, il faut bien teaser.
Allez hop, hop, hop, le verre se remplit rapido au coin buvette. Le contact avec les bénévoles du fest est plus que sympa, spontané et efficient. On file découvrir la grande halle où va se produire une formation bien plus connue que Rosaly.
Eagle-Eye Cherry
Scène rock toute simple, épurée, comme on les aime. Il y fait bon, frais comme dans le salon de la maison. Le groupe se lance et on apprécie le joli son, bien rond, acidulé, un poil sucré ... le tout comme un melon. C'est Rock, mais du genre Rock tout doux, celui qui passait à la radio dans les années 90, sans que la police des musiques et des mœurs ne daignent intervenir. Soit, vos émissaires des APdM ne seront pas emballés par ce show manquant un rien de punch, et pire de charisme en ce qui concerne son leader. C'est donc un peu plat, mais l'on reconnait aisément les tubes du Sieur qui tournaient en boucle sur nos radios et le public se plait de se les remémorer.
Amies lectrices, amis lecteurs, vous comprenez spontanément que nous n'avons pas trop notre place ici pour ce type de concert. Pourtant le moment ne nous est pas désagréable, nous ne pouvons que nous demander quelle plus-value apporte ce groupe à ce fest, alors que son guitariste semble jouer tout doux pour ne pas réveiller le clavier. Cependant, satisfecit en direction du leader du groupe dont la nature modeste colle avec les lieux. C'est beaucoup, surtout pour un artiste aux 145 millions de vues avec son Save Tonight planétaire.
Remontons encore un peu les aiguilles de ce temps toujours bon démolisseur, histoire de gagner encore une décennie rimant pour beaucoup avec nostalgie.
Simple Minds
Simple Minds débarque au GES dans le cadre de sa giga-tournée mondiale, fêtant quatre décennies de pop-rock écossaise culte. Dans une halle presque comble et toujours intime (le miracle du GES), le public de fans historiques est au rendez-vous. Pourtant, malgré l’attente, le début du set peine à décoller. Le son est soigné, Jim Kerr est en voix, souriant et chaleureux. Il communique avec le public comme un vieil ami, mais la sauce ne prend pas tout de suite. Le groupe enchaîne les morceaux avec un professionnalisme irréprochable, les lumières sont douces, les arrangements sont léchés… peut-être un peu trop. Trop poli, trop sage. Trop propre pour des âmes Metalleuses. Même Charlie Burchill, fidèle acolyte à la guitare, semble retenir ses élans. Quelques fans lèvent les bras, d’autres checkent les bières autour.
Et puis, soudain, l'intensité monte. À mi-parcours, une force tellurique jaillit de derrière les fûts : Cherisse Osei, l’ébouriffante batteuse, décide que ça suffit. Son jeu monte d’un cran, bouscule la mollesse ambiante, réveille le groupe, les spectateurs, et probablement quelques pigeons dans les combles de la halle. Son drums solo échevelé est une claque salvatrice en bonne et due forme, une relance à la Valentin Parret-Peintre dans du 10%. À partir de là, le concert change de visage. La basse groovy du Sieur Ged Grimes s’impose aussi, la choriste à la voix impressionnante, colore le tout avec panache, et les classiques — Someone Somewhere in Summertime, Promised Youa Miracle, Don't You (Forget About Me) — trouvent un nouveau souffle. Ce n’est plus une rétrospective proprette, c’est une fête vintage qui ose enfin se lâcher. Et le public, d’abord contemplatif, se réveille enfin, et certains des Metalleux à cœurs durs qui trainent par là, se laissent même happer par cette nostalgie bien troussée.
Simple Minds délivre un spectacle sympa, sincère qui prouve que le temps n’a pas érodé leur passion ou leur talent. Le concert réussit le pari d’émouvoir les nostalgiques (donc les vieux fans), tout en séduisant un public plus jeune curieux de découvrir une légende vivante. Pour les Metalleux aux cœurs durs que nous sommes souvent, les non-attendus sont sortis du placard lors de la prise de pouvoir de Cherisse. Pour le reste évidemment, ce n'était pas ma came, mais cela vous vous en doutiez dès le début.
Setlist de Simple Minds : Waterfront Once Upon a Time Oh Jungleland Let There Be Love Love Song I Wish You Were Here Someone Somewhere in Summertime Ghost Dancing Theme for Great Cities Drum Solo Belfast Child Promised You a Miracle All the Things She Said See the Lights Don't You (Forget About Me) --------------------------------------------------- Book of Brilliant Things Alive and Kicking
L’oreiller m’appelle comme une ballade 80s au ralenti, avec un petit solo de ronflements en sol mineur. Belle première journée, qui aura eu le mérite de poser les bases, un tremplin au panier sacrément bien garni, un Eagle-Eye tout en sucre et en modestie, et des Simple Minds toujours fringants, portés par la comète rythmique Cherisse Osei.
Pendant que je file retrouver le dodo, Didier et Dominique, infatigables envoyés spéciaux à l’énergie inoxydable, ont choisi de prolonger l’aventure avec les Dynamite Shakers, histoire de finir cette prometteuse mise en jambe par un dernier twist rock’n’roll. On vous livrera les détails dès demain, si toutefois mes deux acolytes ne finissent pas au stand des glaces des Alpes avec un nouveau groupe local dans les bras. Quelle santé, gloire à la jeunesse. Ou du moins à ses illusions tenaces.