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On dit souvent qu’il ne faut pas retenter l’expérience. Il existe de nombreux adages nous rappelant que revivre un moment magique, c’est s’exposer à la cruelle morsure de la déception. Que ce soit en amour, en art, en ski ou en fest-estival avec merguez frites, les sages — ces rabat-joie à lunettes qui citent Schopenhauer en buvant du rooibos — affirment que la première fois reste sacrée, et que tout ce qui viendra après sentira indéfectiblement le tiède, le réchauffé. Eh bien moi je vous le dis, tout net, tout clair, et même tout Verdi si vous insistez : quand on aime, on ne compte pas, et on se doit de se les réoffrir avec joie ! Et parfois même, la deuxième fois, c’est là que la grâce opèrera de nouveau, en guise de confirmation céleste. 
Et quand cela se passe à Vérone, dans le jardin de Giamprimo, la ville des amours tragiques devient, le temps d’une soirée, celle des cœurs comblés. Nul besoin de balcon ou de dague, car dans le Garden 2.0 (maison de l'hôte), ce n’est pas Juliette qui s’abandonne à Roméo, mais le public qui fond littéralement dans les bras d’Arena. 
Imaginez une centaine de privilégiés, réunis dans la cave de Sieur Giamprimo, creusée sous sa maison au cœur d’un jardin parfumé, attendant le groupe de rock progressif dont la légende ne peut se raconter. Arena, le groupe caméléon, fidèle à son art, l’orfèvre du son, le survivant d’une époque où les solos de claviers pouvaient durer huit minutes sans qu’on soupire. Et ici, tout est intime, brut, ciselé dans l’émotion pure au service du son. Ce son, une caresse pure. Un nectar sonore, si précis, si enveloppant qu’on en oubliait qu’on était dans une cave (entre le four à pizza et les toilettes). Le clavier de Clive Nolan sublimant le lieu, semblait en tapisser la voute avec des étoiles, pendant que la voix de Damian Wilson, moins démonstrative que lors de notre découverte en 2022, mais ô combien incarnée, délicieusement placée, nous parlait de nouveau droit au cœur. Et ce John Mitchell, ce guitariste céleste, funambule en équilibre entre virtuosité et pudeur. Mais surtout, quelle proximité humaine. Damian, ce frontman à la voix incroyable, n’a pas chanté “pour” le public, il a chanté “avec” lui en son sein. Avant le set, il devisait, humble, lumineux et simple. Pendant, il traversait de nombreuses fois, la foule comme un saltimbanque électrique. Puis après le show, après un rappel presque infini, il serrait les mains, échangeant un mot avec tous. 
Des loges oui, sans doute rikiki, mais pas de distance, juste des regards, du partage, et cette sensation rare d’être à la bonne place, au bon moment. On n’assistait pas à un concert, on vivait un moment suspendu, comme si la musique, en repliant le temps sur lui-même, avait décidé d’abolir la barrière entre scène et public. Et que dire de cette setlist cousue légende, qui piochait dans presque tous les albums du groupe ? Chaque morceau sonnait juste, adressée à ceux qui suivent Arena depuis toujours, mais aussi à ceux qui les découvrent, ébahis. Une setlist comme un roman d’amour dédié à 30 années de fidélité pour la musique Rock, parfaite pour un show intimiste dont l'intensité montera pas à pas... pour plus de deux heures de live.
01. Valley of the Kings 02. Paradise of Thieves 03. Bedlam Fayre 04. How Did It Come to This? 05. Twenty‐One Grams 06. Moviedrome 07. Time Capsule 08. The Equation (The Science of Magic) 09. What If? 10. Serenity 11. (Don't Forget to) Breathe 12. The Tinder Box 13. Life Goes On 14. Solomon 15. Crying for Help VII 
De Time Capsule à Crying for Help, tout vibrait à équilibre fragile entre puissance et retenue. Pas de démonstration stérile, juste de l’émotion toute simple, celle qui serre la gorge sans qu’on sache pourquoi. 
Victor Hugo, ce merveilleux poète romantique, nous répétait que « la vie, c’est une fleur. L’amour, c’est son miel. » Eh bien ce soir-là, dans le jardin de Giamprimo, nous étions tous des abeilles heureuses, voletant de note en note, de refrain en frisson. Et la fleur s’appelait Arena. Éclose en 1995, elle n’a cessé depuis de parfumer les nuits des rêveurs. Elle ne se fane pas. Et chaque fois qu’on revient la voir, on s’aperçoit que le miel est plus intense, plus doux, plus précieux encore. 
Alors non, chers ascètes de la première fois, il n’y a pas de honte à revivre un moment magique. Il faudrait même le tenter souvent. Parce qu’à Vérone, entre les cyprès et les amplis, nous avons réappris à aimer deux fois mieux, deux fois plus fort. Et si jamais l’envie vous prend de fuir les grandes salles impersonnelles, d’oublier les stades trop pleins et les files d’attente pour un demi tiède à 666 euros, prenez la route de Vérone. Demandez Giamprimo. Suivez les oiseaux, entrez sans frapper, sur la pointe des pieds, dans le Garden 2.0. Vous y verrez sans doute une fleur, et sentirez son miel. 
C’est tout simplement génial que des amoureux de la musique créent de telles conditions de partage, loin d’un monde musical moderne régi par le rendement, l’image et les chiffres. C'est tout simplement génial et, dans ce monde si parfait, pas équitable pour deux sous, lumineux uniquement pour ceux qui ont déjà tout, où la justice semble un privilège des forts, espérons que Giamprimo restera longtemps le si joli jardinier de nos récoltes musicales. Je ne sais pas vous, mais moi j'y reviendrai, maintenant que l'adage est tué.
Ce n'est rien de moins que spectaculaire, qu'Arena puisse se renouveler de cette façon, après dix albums studio et 30 années de carrière, car leurs concerts sont humains, transportant et tout simplement purs.
Unique, absolument phénoménal, et fortement, très fortement, ultra fortement indispensable ! Liens report Photos Lien Le Jardin 2.0 
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