I N T E R V I E W
A l’occasion de leur concert avec Supuration au Splendid de Lille le dimanche 24 février 2013, les Dylath-Leen ont accepté de nous parler de Supuration : un groupe qui vient de par chez eux (autour de Cambrai, dans le Nord de la France). Supuration apparaît comme un mentor aux yeux de Dylath-Leen, plus particulièrement aux yeux d’Igor, le chanteur guitariste.
Ce soir vous avez joué avec Supuration. C’était une première ?
Kathy : Ce soir, c’était la seconde date que l’on faisait avec Supuration. La première c’était à Romilly-sur-Seine il y a deux, trois ans peut-être. On avait partagé la scène avec Ludo, le chanteur, qui avait interprété "So ill Fated" de l’album "Semeion" au Raismesfest pour les dix ans du groupe. Il nous avait fait la surprise parce qu’on lui avait filé les tablatures [...] et il est revenu avec "So ill Fated" remanié à la sauce SUP. C’était super.
Igor : Je dois avouer que c’est assez particulier pour moi dans le sens où c’est mon groupe préféré, absolument tout confondu. Donc faire leur première partie... Il y en a, ce serait faire la première partie de Morbid Angel, ou je ne sais pas...
Jeremy : Johnny Halliday.
Igor se met à rire : Johnny Halliday. Ce sont "mes Johnny Halliday" à moi. Jouer et partager la scène avec eux c’est un honneur, un consécration. Ils sont des pères du Metal français dans le sens où ils montrent un exemple en terme de carrière, en terme d’éthique, en terme...
Kathy : D’humilité.
Igor reprend : D’humilité, et en même temps de [NDLR : il cherche ses mots] de construction, car ils sont partis d’albums conceptuels qui ne semblaient pas forcément très abordables à l’époque. On prend l’époque qui reste un âge d’or avec "The Cube" auquel on accroche pas forcément immédiatement, et ils ont réussi à développer un univers là où peu de monde aujourd’hui arrive encore à donner de l’originalité au Metal. Aujourd’hui pour que le Metal soit original on prend deux styles, on les croise, et hop, on a une sorte d’hybride. On voit la scène parisienne très prolifique en groupe à moitié utiles, je vais me lancer, tant pis je le dis. Alors qu’aujourd’hui, SUP arrive à réinventer les choses là où personne n’y arrive en fait. Et c’est là où ils sont encore grands et où en plus, je pense qu’ils ne se sentent absolument pas en concurrence avec le reste de la scène.
Kathy : Ce n’est pas du tout dans leur état d’esprit, je pense.
Igor : Non, voilà. Ils sont dans leur projet. Ils le vivent à fond et c’est beau. Cette authenticité, elle ressort.
Kathy : Ce qui est marrant, ce que je disais tout à l’heure à Jeremy quand on écoutait le set de SUP, c’est qu’ils ont joué des titres de "Still in the Sphere" et de "The Cube". Ce sont des albums que j’écoutais quand j’avais treize ans. Ça fait tout bizarre car ça va faire vingt ans. J’écoutais ça à l’époque et c’était : Purée ! SUP quoi ! C’était impressionnant pour moi. Quand j’avais treize ans, si on m’avait dit voilà, tu joueras avec eux, puis vous parlerez comme de vieux potes, je me serais dit : ouais, bien sur [NDLR : elle se met à rire]. Est-ce que les styles de Supuration et de Dylath-Leen se croisent ?
Jérémy : Quelque part oui. Quelque part, c’est une de nos influences, involontairement.
Kathy : Je pense que ce n’est pas voulu s’il y a des choses qui se ressemblent dans notre musique. SUP ne s’est évidemment pas inspiré de nous parce qu’ils sont arrivés bien avant nous et qu’ils n’ont pas besoin de ça pour être créatif.
Igor : Moi qui fait pas mal de lignes de guitare, j’en ai tellement écouté que c’est un peu enfoui en moi [...]. On a peut-être parfois cette même approche du sample, plus sur "Cabale"...
Jérémy : Et puis peut-être aussi la même approche du death. Nous c’est quand même plutôt old school. La démarche elle n’est pas très éloignée de la leur au final.
Kathy : Je pense que nous, quand on compose, on ne se soucie pas de savoir si ce que l’on fait c’est à la mode ou si ça va marcher, si ça va plaire. On est vraiment pas dans cette dynamique là. On se dit qu’on compose. Si ça nous plaît c’est bien. Si on peut le partager avec des gens et que ça va leur plaire aussi, c’est évidemment tant mieux. [...]
Jérémy : Avec Bertrand ça fait quatorze ans qu’on joue. [Dylath-Leen] c’est avant tout une aventure humaine presque plus qu’une aventure musicale. [...]
L’album concept : une chose calquée à SUP ?
Igor : S’il y a bien une chose qu’on a calquée à SUP, c’est cette idée d’album concept. On ne conçoit pas un album comme des pièces décousues qui vont les unes derrière les autres comme 90% des gens de la scène, mais on conçoit de narrer une histoire qui a un début et une fin. Y’a des choses peut-être un peu plus décousues dans "Insecure" à la base. Mais on a trouvé qu’il y avait un thème commun au fur et à mesure dans la construction des titres, dans les paroles notamment. Et on s’est dit que ce point commun correspondait à des choses qui à cette époque, dans nos vies, caractérisaient notre état d’esprit. Et c’est devenu une contrainte qu’on s’est donné pour chaque album, de partir sur quelque chose d’homogène. Un album, ce n’est pas un ensemble de choses éclatées. Donc on raconte une histoire.
Kathy : Ce ne sont pas des histoires isolées par album. Il y a une suite logique après chaque album. C’est une évolution. Le premier traitait d’insécurité, le second des maladies mentales, des faiblesses psy, qui découlent d’une insécurité. [...]
Jérémy : La cohérence elle est là. Partir de l’insécurité, donc la société actuelle, les médias, les politiques, les machins, alors que nous on attaque jamais la politique, la religion. Mais c’est un constat qu’on fait. "Semeion" est plutôt sur la fin du monde, "Cabale" la fin des temps et le retour des grands anciens. Il reste un fil conducteur qui est très Lovecraftien. [...]
Des rêves du chanteur de Supuration ont été traduits dans ses chansons. Votre source d’inspiration à vous ?
Igor : A l’époque d’"Insecure", je sais que quand j’écrivais vraiment des grosses lignes de guitare c’était souvent après avoir lu, et souvent après avoir lu Lovecraft parce qu’il y avait un besoin de déversement de tout ce que j’avais pris de négatif. Je suis quelqu’un d’assez empathique qui, je pense, va ressentir beaucoup les vibrations des choses, et la littérature me parle énormément. La littérature a cette force de me mettre les nerfs en pelote. [...] Ce sont des périodes que je ne commande pas, et ça vient parce que ça doit venir. [...]
Plutôt SUP ou Supuration ?
Igor : J’ai découvert assez tard que c’était deux projets différents. Pour moi tout cela c’est très cohérent. Ils ne seront peut-être pas du tout d’accord avec cela : je vois en quoi ils les différencient quand ils expliquent, mais je retrouve les mêmes tensions de notes. Pour moi il y a la même sensibilité. Je suppose que ce sont les mêmes personnes qui composent.
Kathy : C’est vrai que si on compare "The Cube" et "Anomaly", ce sont deux albums qui au niveau des ambiances n’ont rien à voir, mais il y a une espèce de suite logique en fait. J’avoue que ne fait pas trop les distinctions.
Igor : Il y a une trame, quand même. Il se passe quelque chose d’assez dramatique. Il y a des tensions de notes qui font que ça fout mal à l’aise parfois. Et puis il y a des moments où tout se rétablit, où tout semble aller mieux. La narration, la formule, il y a quelque chose de commun. Personnellement je ne veux pas faire de différence entre les deux. C’est le même projet. Je ne ferai pas de choix en tout cas. Ça c’est impossible.
Kathy : Pareil.
Bertrand : Ils le disent eux-mêmes dans une interview que l’on a entendu récemment : entre Supuration et SUP, la personne qui écrit les paroles et le concept n’est pas la même. Mais c’est vrai que si tu intervertis les noms sur les albums, musicalement ce sont les mêmes genres, c’est le même feeling. C’est peut-être dans SUP un côté plus froid, cold wave depuis "Anomaly" donc... Et, il y a un côté death metal plus marqué dans Supuration, dans le nom, dans l’histoire, et dans tout ce qu’ils ont fait sous ce nom. C’est dur de trouver une différence. Je ne pense pas qu’on puisse être fan de l’un et pas de l’autre.
Kathy : Ouais c’est ça en fait.
Igor : Oui, ça me semble incohérent.
Bertrand : Ou alors il faut être schizophrène.
Pas trop déçu que Supuration cesse, avec la sortie du troisième album de la trilogie ?
Kathy : Je leur fais confiance pour ce qu’ils vont faire après.
Igor : Tout ce que je leur demande, c’est de ne pas arrêter la musique parce que là ils me feraient mal. Ça me ferait chier. Ce serait la mort de mon Johnny Halliday. Sincèrement, je crois que c’est le seul groupe pour lequel je pourrais dire ça.
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