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Interview Gab
Salut Gab, peux-tu te présenter à nos lecteurs et nous dire comment tu es venu à créer et diriger le label Vox Project ?C’est une vieille histoire cette affaire-là, le tout début c’est vers 2008. A l'époque, je suis au lycée dans une petite ville d’Ardèche, Annonay et on est pas mal de copains-copines à faire de la musique et à avoir des petits groupes qui commençaient à tourner un peu dans le coin. Avec quelques-uns et unes on a monté cette première mouture, le “Collectif Vox Project” autour de ces groupes. Y’avait pas de question d’esthétique, on avait du punk-rock, du ska, du reggae, du metal… L’idée c’était de s’entraider pour le booking en se faisant tourner des plans de concerts et en mettant en commun les ressources et les compétences de chacun.e. On avait, par exemple, négocié un tarif pour l’accès au studio d’enregistrement de la MJC locale pour aller enregistrer des démos - qui constituent les premières références du label, des darons avaient accès à une photocopieuse pour faire les pochettes, d’autres une tour pour graver des CD… Internet aussi était très différent, l’âge d’or de MySpace qui facilitait vachement la diffusion ! C’était vraiment une époque étonnante avec le recul, malgré la toute petite taille de la ville, elle était très dynamique, on avait une salle de concert, une MJC et un café concert, tous très actifs et on était nombreux à aller voir plusieurs concerts par mois. Certains, dont moi, ont fini bénévoles au caf’conc’, c’était très formateur. On a fini par organiser quelques concerts nous mêmes avec les groupes estampillés Vox. Ça a duré 2 ou 3 ans puis on s'est tous éparpillés pour les études supérieures, les groupes qu’on avait ont disparu et moi je suis arrivé à Saint-Etienne. Ici j’ai continué à organiser dans les bars mais c’était beaucoup plus dur ! J’étais pas très identifié alors la fréquentation ramait un peu, c’était toujours l’angoisse pour le volume sonore… J’ai fini par arrêter, mais ça m’a permis de rencontrer plein de groupes, notamment la scène lavalloise dont on a sorti quelques disques après, et aussi un groupe de post-rock local, “Cosmos Project”, le premier dont on a sorti le disque en vinyle et qui a un peu lancé l’aventure parce qu’on avait réussi à choper une subvention de l’université. Ça nous a fait un peu de tréso’ de roulement pour continuer… Jusqu’à aujourd’hui ! Le label fête en 2025 ses 15 ans et sa 50ème sortie discographique, si tu te retournes sur ces 15 années, de quoi es tu le plus satisfait ?Je sais pas trop quoi choisir, mais déjà ne pas avoir abandonné c’est probablement le plus grand accomplissement haha ! Ça n'a pas été facile tout du long, j’ai mis beaucoup de thunes de ma poche sur les premières années quand j’avais, justement, pas de thune. Quand t’as des disques qui se vendent pas, que t’arrives à avoir aucune chronique… ça peut être un peu déprimant ! Je suis un peu plus détendu avec ça maintenant. Pour être un peu plus lumineux, c’est d’avoir bossé avec des groupes que j’admirais comme Parween ou Totorro, ou de réussir à capter la curiosité de mes potes qui écoutent pas spécialement ce genre de musiques mais qui me disent “hé mais c’est vachement bien ça !” Selon toi quelles sont les meilleures qualités qu’il faut avoir pour lancer et gérer un label ?Je sais pas si j’ai de grandes leçons à donner, Vox Project ça reste un micro-label, DIY, j’en vis pas, on se partage les frais avec d’autres petits labels, c’est beaucoup moins d’implications qu’un “vrai” label - je mets des guillemets parce que je pense quand même que cet écosystème est super important pour aider tous les groupes qui ne rentreront jamais dans les cases de la musique professionnelle. Mais pour te répondre, je pense qu’il faut être organisé, avoir pas mal de temps à perdre et des oreilles avec un cœur ! Ah oui, et savoir lire les grilles tarifaires de La Poste, une compétence capitale haha ! Tu es seul pour gérer le label ?Maintenant, contrairement aux débuts que j’ai décrits plus tôt, oui, même si y’a toujours des potes pour me filer la main ! Les sorties du label sont assez variées, avec quelques curiosités comme Žen, groupe Croate. Comment s’est passé la signature et les sorties vinyles de ce groupe ?J’ai joué pendant 10 ans dans un groupe, un duo basse batterie qui s'appelait Milkilo. On a pas mal tourné dans les pays de l’Est, notamment en Slovénie et en Croatie, c’est là bas qu’on a rencontré Žen, Vlasta Popić, Seine, The Canyon Observer… Ils ont une scène ouf là-bas avec des groupes hyper intéressants qui mélangent plein d’influences. Et puis je trouve que la langue est hyper belle en musique. Bref, j’avais très envie de faire découvrir leur patte ici, du coup j’ai gardé contact après les tournées et je me suis organisé pour faire des coprod avec leurs labels respectifs de là bas (Kapa Records et Moonlee Records, dont je recommande chaudement les catalogues respectifs). Ça n'a pas toujours été les meilleures ventes mais c’est des sorties qui me tiennent à cœur, je reste fidèle à ces projets, c’est ma manière de fonctionner. De manière générale, comment choisis-tu les groupes qui rejoignent Vox Project ?Même si c’est pas évident au premier coup d’œil vu qu’on brasse des esthétiques assez larges (pour en revenir à la question d’avant, on va du shoegaze/pop de Žen au post-metal/free-jazz de The Canyon Observer), j’essaie de garder une certaine cohérence dans ce que je sors. Comme je disais, j’essaie de rester fidèle aux projets que j’ai suivis par le passé, donc y’a un peu de copinage et de groupes rencontrés en concert, mais pas mal de trucs viennent des mails que je reçois. J’essaie de tout écouter même si je suis de plus en plus à la bourre… La base, ça reste que la musique me fasse quelque chose, que j’aie envie d’y retourner. Marell c’est un bon exemple de ça : le planning était déjà bien plein, j’en avais jamais entendu parler, mais j’avais régulièrement envie de réécouter le disque qu’ils m’avaient envoyé : j’ai fini par le sortir. Quel est le plus gros succès en termes de vente du label ?Je pense que ça doit être Hourvari, un super groupe de post-hardcore avec les gars de Birds In Row et As We Draw (bien avant Pain Magazine haha!), j’avais pas mal de copies et ça fait un moment que c’est sold out. Globalement quand le groupe a une petite aura avant d’arriver ici ça marche toujours mieux, comme Corbeaux (avec le batteur actuel de Birds In Row aussi). Mais des fois je me fais surprendre comme avec Offret, un projet solo post/black d’un russe qui a sold-out assez vite alors que c’est pas vraiment une niche sur laquelle on travaille d’habitude. Probablement que la ressortie du premier album de Totorro va surpasser tout ça, on a beaucoup de copies dispo et y’avait beaucoup de gens qui attendaient que ça sorte en vinyle. En tout cas j’espère parce que c’était un peu “all-in” pour le faire haha ! Si tu pouvais signer qui tu veux sur le label, quel groupe/artiste tu choisirais ?Metz et Oranssi Pazuzu pour rester dans les grands écarts. Genghis Tron et The Armed m’obsèdent pas mal aussi, même si ça serait une angoisse totale de devoir gérer des trucs aussi gros haha. Pour citer des groupes plus raisonnables, j’aurais adoré faire Death Engine, ça aurait peut-être pu se faire. Sinon Electric Electric qui est sûrement mon groupe préféré de cette scène noise française. Dans une toute autre ambiance, Saåad, un projet drone toulousain avec un gars de IPilotDaemon que je trouve mortel. Tu peux nous glisser une ou deux exclus sur les prochaines sorties du label à venir ?La première sortie de 2026 ça devrait être un groupe lyonnais, Midlife, un trio ambiance post-punk, noise 90’s avec des anciens du gaz qui ont eu plein de groupes avant, dont Sofy Major et Alabaster par exemple. On va aussi sortir en digital, l’OST d’un court métrage (“Ombilicus”) qu’un pote de Saint-Etienne a réalisé et dont j’ai fait la musique avec mon compère de Milkilo. Ça n’a rien à voir avec ce qu’on faisait avant puisqu’on a tout fait en MAO, mais on est plutôt contents du résultat et l’exercice était très cool à faire. Quel groupe du label en particulier tu conseillerais à nos lecteurs ?C’est pas spécialement pour mettre en avant une sortie récente, mais je conseillerais assez Marell, “Anywhere (some place else)”, y’a de la disto, de la reverb, un peu de gueulante, du rock mais mélangé avec plein d’autres influences… le disque résume assez bien l’éventail de ce qu’est Vox Project ! Et pour en citer un deuxième, Parween, “Traité pour une nouvelle croyance de l’évènement”. C’était déjà un de mes albums préférés avant que je le réédite en vinyle pour les 10 ans du label, je milite fort pour que les gens s'intéressent à ce groupe. Comment aimerais-tu que le label évolue à l’avenir ?Ça reste une petite entreprise que je fais fonctionner sur mon temps libre, c’est un peu un loisir alors je suis pas sûr d’avoir envie que ça grandisse de trop, assez pour que les groupes gagnent à travailler avec nous. Donc l’idéal serait d’être plus identifié pour moins galérer avec la promo et que les gens soient en confiance sur ce qu’on sort, qu’ils se disent que ça vaut le coup de prendre le temps d’écouter nos disques au milieu du flot de trucs qui sortent ! Si tu devais organiser un festival avec d’autres label français, ça serait avec lesquels ?On a beaucoup de trucs en commun avec Araki Records avec qui on collabore régulièrement donc ça serait assez facile avec eux haha ! On est assez proches esthétiquement de Bigoût Records à Lyon ou de Poutrage Records à Reims et on coprod souvent ensemble aussi. Sinon j’aime assez le catalogue bien rock d’A Tant Rêver du Roi à Pau ou celui, très différent mais hyper intéressant, d’October Tone à Strasbourg. Est-ce que le délai de pressage des vinyles s’est amélioré ?C’est un peu mieux qu’au moment du covid, c’est un peu moins bouché, mais ça reste encore assez long et fluctuant, c’est toujours un bon casse tête de faire des plannings. Cette année, par exemple, sur les 5 disques qu’on a sorti, y’en a qu’un seul qui est arrivé dans les temps (alors que j’avais parfois plusieurs semaines de marge !) et je me suis retrouvé à avoir toutes les sorties concentrées sur une toute petite période alors que c’était censé s’étaler sur 6 mois, c’était super galère pour la promo du coup ! C’est le jeu d’être un tout petit acteur… Est-ce qu’il y a un shop Vox Project ou uniquement la boutique en ligne ?Je ne vends que sur internet (le site, que je recommande parce que c’est là que c’est le moins cher vu qu’il y a beaucoup moins de commissions, sur Bandcamp et sur Discogs), plus rarement sur des concerts. Ça serait chouette d’avoir un petit shop mais j’aurais pas du tout le temps avec mon “vrai” taf à côté et puis on a déjà des disquaires cool à Sainté qui galèrent suffisamment pour pas qu’une asso sans salariés vienne leur piquer des clients, faudrait bien réfléchir le truc pour que tout le monde se complète, mais je suis pas sûr que ça soit viable… Pour finir je te laisse le mot de la finMerci beaucoup pour l’intérêt, en 15 ans je crois bien que c’est la première interview écrite à laquelle je réponds ! C’est cool de donner de la force aux petits :)
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