Artiste/Groupe:

Voice Of Ruin

CD:

Cold Epiphany

Date de sortie:

Décembre 2023

Label:

Tenacity Music

Style:

Death Melo Trashé

Chroniqueur:

Le Diable Bleu

Note:

17.5/20

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Cette semaine, il a fait chaud. Tellement chaud que le budget hydratation du sieur Ced, missionné au Motocultor par vos chères Aux Portes du Metal, a dû déployer son Plan d’Épargne Logement pour éponger respectablement les soifs de ses co-missionnaires.

Toutes les heures sur RTL, d’ailleurs, on nous rappelait de boire, de nous isoler du soleil, et d’appeler nos proches — toujours si éloignés, même pour picoler. Quand l’intention frise le sermon, c’est ça le niveau 3.

Alors ici, dans nos montagnes, de toute la hauteur de vue que celles-ci pourraient nous procurer, nous rions de cette infantilisation du monde, certains de l’étanchéité du nôtre à de pareils maux. Car nous pourrions le jurer devant tous les démons alpins : nos montagnes restent et resteront ces îlots où survit une confiance en la responsabilité de chacun. Nous, les montagnards purs et durs… qui riment avec bien sûrs, nous nous flattons d’être des observateurs lucides, avertis, et vigilants dès lors qu’une liberté vacille.

Eh bien, tout cela est une belle fable.

Car ce panneau triangle jaune qui prévient de l’avalanche ou de la chute douloureuse deviendra inéluctablement rond rouge qui interdit. S’il vous arrive quelque chose, on convoquera cette géométrie pour dire comme c’est bien fait pour vous. À l’instar des mésaventures vécues par nos copains des villes, nous aurions dû prendre en compte cette grosse ficelle. Nous, les montagnards aux élans libertaires, disons la connaître, cette grosse ficelle, que nous ne dénonçons que trop peu. Elle nous ligote semblablement comme le reste du monde. Et toc. Nous nous imaginions résistants, mais sommes les complices de cette dérive. C’est notre ambivalence. Nous nous rêvions prophètes, or nous sommes les suiveurs du monde.

Woodstock chantait l’amour militant, nous avons entendu les hippies — et nous avons grimpé presque nus, un bandeau vissé sur la tête en guise de casque, cheveux longs fous aux vents mauvais, lunettes rondes des Beatles et merde aux interdits.
Puis, plus tard, quand ce monde, par l’intermédiaire de sa télé, vint à vénérer Tapie le largement rentable, nous avons vu "Nanard" — et nous avons grimpé plus vite, plus haut, plus fort, en hélicos et en faces nord chronométrées.
Et quand, récemment, les sécheresses compulsives furent bien vite venues, nous avons senti le chaud — et vénéré tous les cadors en matière de réchauffement climatique, tous bien sûr, et nous avons couvert les glaciers d’une pelisse estivale, creusé des mares pour réserver cette eau si précieuse, future fée des flocons d’or pour les hivers mauvais.

Alors il est venu, le temps.
Le temps de faire de la montagne ce que l’on dit d’elle dans les dîners en ville : une oasis résistante aux errements de l’humanité.
De rire de tout ce qui, sous l’air de la protection, est restriction de nos libertés et judiciarisation de nos vies. Basta les panneaux, les notices, les machins qui clignotent. Et s’il le faut, désobéissons. Ce sera notre sagesse.

Vous ai-je déjà parlé de Voice Of Ruin ?
Non ? Êtes-vous certains de cela, sérieusement ? C’est impossible, il doit s’agir d’une erreur… J’avais indiqué le truc dans mon agenda pourtant. Du genre lettres majuscules, rouges de mise, surlignées d’or… façon panneau d’alerte que l’on ne pourrait pas ne pas prendre en compte. Bon, il ne manquait que l’avertisseur clignotant, et de plus je commence à yoyoter tout de bon, mais tout de même, comment ai-je pu ne pas obéir à cette injonction sous forme d’un panneau planté par moi-même ?

Si epiphany signifie révélation, Cold Epiphany pourrait se traduire ici par : « Cette claque glaciale qui vous rappelle que vous êtes vivant ». Voice of Ruin, les suisses que j’avais découverts par hasard, il y a sept ans dans un festival haut-savoyard (qui hélas a disparu) et qui avaient mis tout le monde d’accord en deux riffs et trois beignes. Ils nous offrent un album brûlant d’intensité et glacé de lucidité.

Le groupe s’y entend pour mêler groove métal, Death mélo et hardcore frontal. Le son est massif, la prod chirurgicale sans être lisse, et la voix oscille entre cri du cœur et cri de guerre. Mais là où l’album brille plus particulièrement, c’est dans sa capacité à faire du musclé intelligent. Sur Cold Epiphany, la brutalité laisse filtrer une forme d’élégance sombre, une lucidité douloureuse sur les dérives du monde moderne. On est loin du simple défouloir. Voice of Ruin nous balance une gifle, oui, mais une gifle argumentée, presque philosophique.

Dès les premiers instants de I – The Vile King, ça hurle à la rédemption impossible, avec une double pédale qui semble vouloir réveiller les morts, et un riffing à la fois nerveux et structuré. Ici, pas d’intro ambiant ou de fondu mielleux : la vie est trop courte pour s’excuser d’être en colère.

Bloody Salvation sonne comme une convocation aux assises de notre inhumanité collective. Ça pilonne, ça racle, et ça refuse de détourner le regard.

Mention spéciale au monstrueux The Last Feast, tonitruant à souhait. Brûlot dénonciateur de la peine capitale et de la religion. Le riff post-intro est purement dingue.

Ensuite, j’évoquerai mon morceau préféré : Unforgiven Sins. Il démarre par des mesures calmes et acoustiques, juste de quoi nous laisser souffler avant d’enchaîner sur un déferlement de puissance, à pleine vitesse, avec tapis de double pédale et riff de guitare en tapping. L’épaisseur de son y est bien plus importante qu’à l’accoutumée. Les pistes doivent y sont nombreuses car on entend une masse de nappes de synthés. Le groupe y enchaîne différents segments très variés. Un pont groovy et puissant précède un solo de guitare masterclass, lui-même suivi d’une polyphonie en chant clair ... Wouah !

Et que dire de Cold  Epiphany, le morceau, c’est non seulement le titre qui clôture l’album mais aussi celui qui lui donne son nom. Comme pour Unforgiven Sins, il commence par une intro acoustique, comme si les musiciens tentaient de nous passer de la pommade avant de nous remettre une énième claque, et ça ne loupe pas, malgré cette pommade, les traces vont brunir la peau. On y retrouve les fameux violons-synthés, un solo tout en tapping, mais surtout un riff moderne, sévère. Un morceau, si bienvenu. 

Tout au long de l’album, les transitions sont soignées, les constructions efficaces, et chaque morceau semble animé d’une nécessité : celle d’annoncer, de dénoncer, de réveiller.

On nous dit qu’il faut écouter ceci, qu’il ne faut pas manquer cela, qu’on risque le has been si l’on ne suit pas la hype du moment. Et pourtant, il aura fallu sept ans pour que je me rappelle de ce choc live, de ce groupe qui m’avait marqué sans que je sache pourquoi, sans que je prenne le temps de m’y pencher. Peut-être parce qu’il fallait que ça me revienne froid, comme une odeur dont on se rappelle des décennies passées. Une épiphanie tardive. Une alarme que j’avais plantée en moi sans l’entendre sonner.

Cold Epiphany n’est pas un album de plus dans la grande mêlée des musiques énervées. C’est une piqûre de rappel. Une lucidité brute. Une ode à ceux qui ne veulent pas se faire ligoter par la résignation.

Alors si vous êtes du genre à détourner le regard quand tout clignote, à descendre les pistes fermées parce qu’elles sont les plus belles, à goûter la fureur lucide plutôt que le confort tiède… cet album est pour vous.
Donc vous êtes du genre à privilégier les musiques vivantes, à vibrer sur des basses qui vous broient le ventre, la batterie qui vous défoncent les tympans... alors Voice Of Ruin est à vivre en live.

Et sinon, bah… vous pouvez toujours remettre votre casque en mousse et suivre les panneaux.
Mais sachez le : même les panneaux finissent par rouiller, par se faire manger pas les mousses et s’oublier. Preuve le mien, qui devait me rappeler aux bons souvenirs des Voice Of Ruin, a trouvé lettre morte. Heureusement que le vivant ayant pris la forme d’un sublime festival suisse, Rock The Lakes 2025, me l’a de nouveau susurré à l’oreille.

Il n’existe pas de panneau vivant, de ceux qui clignotent rouge passion.
Pourtant, ce Cold Epiphany, pas seulement un album, un panneau. Planté. En toi !

Tracklist de Cold Epiphany :
01. Prelude To A Dark Age
02. I – The Vile King
03. Bloody Salvation
04. Deathstar Rising
05. Unforgiven Sins
06. The Last Feast
07. Cyanide Stone (feat. Anna Murphy)
08. Dreadful Tears
09. Lustful Gaze
10. Cold Epiphany

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